Le monde sous-marin

Le phoque du groenland

Chaque printemps, la vaste banquise au large du Labrador et du golfe du Saint-Laurent se peuple d'innombrables phoques du Groenland femelles qui y donnent habituellement naissance à un seul petit (les jumeaux sont rares). Ces nouveau-nés, appelés blanchons, faisaient jusqu'à ces derniers temps l'objet d'une chasse annuelle, qui était pratiquée bien avant l'arrivée de Jacques Cartier.

Description

phoque du Groenland - Mâle adulteLe phoque du Groenland (Phoca groenlandica) est un mammifère marin appartenant au sous-ordre des pinnipèdes (qui a les pieds en forme de nageoires) et à la famille des phocidés (phoques dépourvus d'oreilles externes).

Des restes fossilisés de phoques de Groenland prouvent que cette espèce existait déjà vers le milieu du Miocène, il y a environ 20 millions d'années. L'espèce, qui semble être tout d'abord apparue dans l'hémisphere nord, descend de mammifères terrestres carnivores. Son nom populaire, loup marin, ainsi que son nom norvégien, Selhund (chien de mer), évoquent l'origine de l'espèce. On l'appelle aussi «phoque à selle».

Le phoque du Groenland doit cette dernière appellation à la large bande noire, plus ou moins en forme de fer à cheval, qui chevauche le dos du mâle adulte (figure 1). Ce motif dorsal ou «selle» part des épaules, descend vers l'abdomen et remonte ensuite vers les nageoires postérieures où il disparaît abruptement. Ailleurs, le pelage est d'un bleu acier lorsque l'animal est mouille mais il devient gris pâle une fois sec. La tête et la queue sont noires, tandis que les nageoires antérieures et l'abdomen sont blanchâtres. La robe de la femelle adulte ressemble à celle du mâle, sauf que la «selle», la tête et la queue sont habituellement d'une couleur plus claire. Certaines femelles ont le dos parsemé de taches gris foncé qui ne forment aucun motif précis. Quelques individus ont le pelage très sombre; ce sont probablement des mâles mélaniques (d'une pigmentation foncée).

Le mâle est à peine plus grand que la femelle, mesurant en moyenne 169 cm du museau au bout de la queue, par rapport à  162 cm pour la femelle. Leur poids varie de 85 à 180 kg selon l'époque de l'année. Ils peuvent vivre jusqu'à 35 ans et même plus.

Distribution géographique et migration

Le phoque du Groenland fréquente les eaux arctiques et subarctiques de l'Atlantique Nord. L'espèce se repartit en trois populations distinctes: celle qui se reproduit dans la mer Blanche au nord de l'URSS, celle du pack de l'ouest européen, qui se reproduit près de l'île Jan Mayen au sud-est du Spitzberg (Norvège) et celle qui se reproduit près de Terre-Neuve. L'étude des dimensions des crânes et des corps indique que la population de l'Atlantique Nord-Ouest (celle de Terre-Neuve) pourrait être génétiquement distincte des deux autres.

La population de l'Atlantique Nord-Ouest se divise en deux troupeaux :le premier, qu'on appelle la sous-population du Front, se reproduit sur le pack arctique derivant vers le sud, au large du Labrador méridional; le second troupeau, appelé sous-population du Golfe, se reproduit sur les glaces du golfe du Saint-Laurent, à proximité des Îles-de-la-Madeleine. Jusqu'à récemment, les rapports entre ces deux sous-populations étaient mal compris. Durant les années où le sud du Golfe était peu glacé, certaines femelles qui auraient normalement mis bas dans cette region le faisaient plutôt sur la banquise du Labrador. Malgré cette preuve de croisement entre les deux sous-populations, il existe toujours une différence de cinq jours entre les dates de mise bas dans les deux régions. Selon des travaux de marquage recents et l'analyse des protéines sanguines, il semble maintenant probable que les deux sous-populations se croisent. Des facteurs liés à l'environnement seraient la cause de la différence entre les dates de mise bas. La survie des nouveau-nés pendant leurs deux premières semaines d'existence depend de la stabilité de l'habitat. Dans la region du Front, cette stabilité est assurée jusqu'à la fin mars ou le début avril par le fort régime des glaces arctiques. Dans la region du Golfe, la débâcle commence vers la mi-mars; pour pouvoir survivre, les petits doivent donc naître plus tôt que dans la région du Front.

Au printemps, les phoques du Groenland émigrent vers le nord, en même temps que recule la banquise. Depuis leurs quartiers d'été dans l'Arctique, ils peuvent remonter vers le nord jusqu'aux détroits de Jones et de Lancaster dans l'Arctique canadien et jusqu'à Thulé dans le nord-ouest du Groenland. Pour atteindre ces eaux nordiques, les phoques du Groenland doivent parcourir plus de 3 200 km. Quelques-uns pénètrent dans la baie d'Hudson, s'installent dans l'île Southampton et même dans les îles Belcher près de la Baie James. La migration vers le sud, à laquelle participant tous les adultes et la majorité des jeunes, débute juste avant le regel des eaux arctiques. La présence de phoques étiquetés, observés pendant tous les mois de l'hiver dans l'ouest du Groenland, prouve que certains jeunes passent la plus grande partie de l'hiver dans l'Arctique.

Cycle évolutif

Les phoques du Groenland sont des mammifères marins très grégaires. Ils abordent les glaces en troupeaux nombreux pour y mettre bas, s'accoupler et muer. Ils migrent et se nourrissent en bandes éparpillees pouvant regrouper plusieurs centaines d'individus.

Vers la fin septembre, lorsque les eaux de l'Atlantique commencent a geler, les phoques reviennent vers le sud en longeant les côtes est et ouest de l'Île Baffin, pour se diriger ensuite vers l'est en empruntant le détroit d'Hudson. Les premiers groupes atteignent le nord du Labrador vers le milieu ou la fin d'octobre, et le détroit de Belle-Isle (entre Terre-Neuve et le Labrador) vers la mi-décembre. Le flot migratoire se scinde alors en deux: environ le tiers des individus pénètrent dans le golfe du Saint-Laurent, tandis que les autres continuent à longer la côte est de TerreNeuve. En janvier et en février, les phoques se dispersent et entreprennent une période d'alimentation intense, ce qui leur permet d'accumuler une reserve d'énergie considérable sous forme de graisse. Cette activité est particulièrement importante pour les femelles gravides, qui puisent à même cette réserve pour satisfaire les besoins énormes des petits pendant la période de lactation.

Il semble qu'en hiver, les phoques du Groenland se nourrissent principalement de capelans, d'autres poissons pélagiques comme le hareng et la morue polaire ainsi que de crustacés tels que les euphausias, les mysidacés, les amphipodes et les crevettes. Ils consomment ainsi de petites quantités de poisson de fond: sébaste, morue, plie du Canada, turbot du Groenland, etc.

Les femelles mettent bas après avoir passé plusieurs jours sur la banquise, vers la fin de février ou le début de mars. Dans chaque région, les troupeaux se concentrent généralement, sur la banquise, dans deux aires de mise bas mesurant de 20 à 200 km² et comptant jusqu'à 2 000 femelles adultes au km².

Nouveaus-nés - blanchonsLes nouveau-nés, de couleur jaunâtre, mesurent environ 85 cm et pèsent quelque 11 kg. Après 3 jours, leur fourrure devient blanche, d'où leur nom de «blanchon». Les phoques du Groenland comptent parmi les plus précoces des mammifères: après les avoir allaités une douzaine de jours, leur mère les abandonne. Pendant la période d'allaitement, ils triplent de poids grâce au lait maternel qui contient jusqu'à 45 % de gras (en comparaison, le lait de vache en contient 4 %). À l'époque du sevrage, ils pèsent en moyenne 35 kg, dont plus de la moitié en graisse.

Période d'allaitementPendant la période d'allaitement, les petits prennent chaque jour six ou sept tétées d'une dizaine de minutes chacune. Ce sont généralement les petits qui demandent à téter: quand ils ont faim, ils appellent leur mère en émettant un son que l'on dit attrayant pour la femelle. En tout et pour tout, ils ne passent que 5 % de leur temps avec leur mère; la majeure partie de leur temps (jusqu'à 80 %) est consacrée au repos et au sommeil. À l'exception des 2 jours suivant la naissance, pendant lesquels mère et petit ne se quittent pas, les femelles laissent fréquemment leur petit sur la banquise. On s'étonne qu'une mère soit capable de retrouver son propre rejeton dans la multitude. Elles y parviennent grâce à l'odeur et peut-être aussi à l'appel du petit.

Une fois abandonnés par leur mère, les petits phoques se mettent à perdre du poids et à se défaire de leur pelage blanc (c'est-à-dire à muer). On appelle «guenillous» les petits qui n'ont pas encore fini de muer. Après environ 18 jours, ils ont complétement revêtu leur nouveau pelage, qui est ras et argenté, parsemé de petites taches noires sur les côtés et, dans une moindre mesure, sur le dos. Les jeunes phoques sont alors appelés «brasseurs». Ils jeûnent durant les quatre ou cinq semaines qui suivent le sevrage et perdent environ 10 kg au cours de cette période. On comprend mal pourquoi les phoques du Groenland ont évolue vers ce mode de développement remarquable, qui semble aussi se retrouver chez les autres espèces de la famille des phocidés. Vraisemblablement, ce jeune est nécessaire pour donner aux jeunes phoques le temps d'acquérir les comportements et les aptitudes physiques dont ils auront besoin pour trouver eux-mêmes leur nourriture.

Après le sevrage des petits mais avant de quitter l'aire de mise bas, les femelles se font courtiser par les mâles, regroupés non loin de la en grands troupeaux. Le choix du partenaire semble se faire au hasard; l'accouplement a lieu soit dans l'eau, soit sur la banquise. Les mâles atteignent la maturité à l'age de 7 ou 8 ans. Les femelles redeviennent fécondes environ deux semaines après la naissance de leur petit, à la fin de la période d'allaitement. La gestation dure environ 11,5 mois. Cependant, le développement de l'embryon s'interrompt pendant approximativement 3 mois; ainsi, la mise bas se produit durant la même période chaque année. En général, la femelle n'a qu'un seul petit par an, mais on a déjà observé des jumeaux. Les femelles atteignent généralement leur maturité entre 4 et 6 ans.

Mâles adultes et les jeunes, appelés «bedlamers»Chaque année, au début d'avril, les phoques du Groenland commencent à muer. Les males adultes et les jeunes, appelés «bedlamers», muent en premier, suivis des femelles adultes vers la troisième semaine d'avril. Durant les quelques 4 semaines de la mue, les phoques ne se nourrissent que rarement et perdent plus de 20 % de leur graisse.

Le terme «bedlamer» provient des colons basques et bretons établis le long du détroit de Belle-Isle aux XVe et XVle siècles. Fascinés par la grande curiosité des jeunes phoques, ils les avaient baptisés «bêtes de la mer». L'expression a ensuite été deformée par les pêcheurs anglais.

Après la mue, les adultes et les jeunes regagnent leurs aires d'alimentation estivales dans l'Arctique, bouclant ainsi le cycle annuel.

Pendant que leurs aînés muent, les brasseurs commencent à s'alimenter, principalement de crustacés et de petits poissons. Ils remontent graduellement vers le nord à la recherche de la banquise, atteignant l'ouest du Groenland vers le début ou la mi-juin pour y passer l'été.

Intérêt économique

La demande commerciale d'huile et de peaux de phoque du Groenland vers la fin du XVIIIe siecle est à l'origine de l'industrie de la chasse du phoque. En 1950, cette chasse rapportait à Terre-Neuve de 1 000 000 $ à 1 250 000 $. Une grande partie de cette somme provenait de la vente de l'huile, liquide clair, inodore et insipide qu'on obtient en faisant fondre l'épaisse couche de graisse attachée à la peau. L'huile de phoque tenait sa valeur du fait qu'elle servait de combustible dans les lampes, d'huile à cuisson et de lubrifiant.

Depuis les années 50, la fourrure et le cuir, l'huile et la viande de phoque constituent les principaux produits de la chasse, représentant respectivement quelque 76 %, 10 % et 14 % du revenu des chasseurs canadiens de phoques. En 1982, on évaluait entre 10 000 000 $ et 12 000 000 $ les revenue injectés par cette chasse dans l'économie des provinces de l'Atlantique, y compris quelque 500 000 $ que les chasseurs tiraient de la vente de carcasses et de nageoires pour l'alimentation, principalement à Terre-Neuve.

Le 1er octobre 1983, une directive de la Communauté économique européenne, s'appliquant à tous les pays membres, est entrée en vigueur. Elle interdit l'importation de peaux brutes ou pressées de phoques du Groenland ou de phoques à capuchon nouveau-nés. Depuis la baisse de la demande et du prix des peaux a fait chuter le nombre de phoques du Groenland capturés. La chasse actuelle est pratiquée par les habitants des côtes et vise surtout les « brasseurs» et les juvéniles.

Historique de l'exploitation

Le phoque du Groenland alimente, depuis le début du XVIIIe siecle, l'industrie traditionnelle de la chasse du phoque à Terre-Neuve et dans la région du golfe du Saint-Laurent. À l'époque, le peuplement des stations de chasse avait constitué la principale raison de lever l'interdiction pesant sur la colonisation de Terre-Neuve. À l'origine, les phoques étaient capturés au moyen de filets installés depuis le côte, méthode qui se pratique encore de nos jours dans certaines parties de Terre-Neuve, le long de la côte nord du Québec et dans le sud du Labrador. À la fin du XVIIIe siècle, les pêcheurs terre-neuviens possédaient 2 000 filets et tiraient la moitié de leur revenu annuel de la vente d'huile et de peaux.

L'apparition, en 1794, du premier voilier de bois armé pour la chasse aux phoques représentait la première étape de l'exploitation commerciale hauturière. C'est seulement au début du XIXe siècle que la flotte de goélettes de chasse a atteint une certaine importance. Entre 1825 et 1860, période ou la chasse a atteint son apogée, plus de 300 goélettes ayant à leur bord plus de 12 000 chasseurs partaient de Saint-Jean et de la baie de la Conception. À 11 reprises durant cette période, plus de 500 000 peaux ont été débarquées; le maximum a été atteint en 1832 avec 744 000 peaux. Il s'agissait surtout de phoques du Groenland nouveau-nés mais aussi d'adultes et de jeunes, plus quelques phoques à capuchon.

En 1863, les techniques de chasse ont progressé de nouveau avec l'apparition des bateaux à vapeur. Le nombre de bateaux de chasse à vapeur a augmenté rapidement pour atteindre 25 en 1880; des 1911, tous les bateaux de chasse hauturière du phoque étaient propulsés à la vapeur. La dernière étape de l'évolution des méthodes est survenue en 1906, lorsqu'on a employé pour la première fois un navire à coque d'acier, le S.S. Adventure.

Bien que la chasse de mars, pratiquée à partir de gros bateaux, soit la mieux connue, on emploie aussi des petits bateaux pour chasser le phoque. Entre la fin décembre et le mois de mai, les chasseurs côtiers des Iles-de-laMadeleine, de la côte nord québécoise et de Terre-Neuve s'embarquent à bord de petits bateaux ou de palangriers pouvant atteindre 20 m pour récolter des phoques jeunes ou plus âgés. On capture aussi des phoques du Groenland entre juin et août, dans l'Arctique canadien et le long de la côte ouest du Groenland.

Malgre l'avénement des bateaux à vapeur, le nombre de phoques de toutes espèces capturés dans le nord-ouest de l'Atlantique a chuté sensiblement vers la fin du siècle dernier, pour se situer en moyenne à 341 000 entre 1863 et 1894. En 1895, on a commencé à consigner séparement les prises de phoques du Groenland, lesquelles ont continué à chuter pour atteindre en moyenne 249 000 entre 1895 et 1911 et 159 000 entre 1912 et 1940.

En 1938, les Norvégiens, à bord de leurs grands, navires, se sont mis à chasser la population de l'Atlantique nord-ouest. Après la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle l'activité a été très réduite, les Norvégiens ont repris la chasse en augmentant graduellement leur flotte, ce qui a eu pour effet de doubler, en 1949, l'effort de chasse. Même si la chasse sur la côte atlantique est surtout pratiquée par le Canada et la Norvège, des navires battant pavilion danois, francais, américain ou soviétique y ont participé à l'occasion.

De 1949 à 1961, les chasseurs amenés par bateau jusqu'aux lieux de chasse ont ramené annuellement, en moyenne, 185 000 petits et 70 000 adultes et bedlamers. En outre, les pêcheurs côtiers de l'Ile du Cap-Breton, du Québec, de Terre-Neuve, du Labrador et de l'ouest du Groenland ont capturé approximativement 55 000 phoques par an, si bien que, pendant cette période, la prise totale annuelle moyenne s'élevait en moyenne à 310 000 phoques. De 1961 à 1970, la prise annuelle moyenne s'élevait à 287 000 animaux. À la suite de l'introduction de la gestion par contingents en 1971, la récolte annuelle de phoques du Groenland pendant la décennie 1971-1981 se situait en moyenne à 172 000 unités, dont à peu pres 137 000 nouveau-nés. De 1984 à 1988, période qui a suivi la directive de la CEE dont nous avons parlé plus haut, les prises dans les eaux canadiennes se sont situées en moyenne à 39 000 animaux. Bien que l'on ne dispose pas de chiffres précis, on sait que les chasseurs du Groenland prennent aussi de 20 000 à 25 000 phoques par an, pour un total approximatif de 60 000 animaux pour la population de l'Atlantique nord-ouest.

Le nombre important de phoques du Groenland capturés dans les années d'après-guerre ainsi que la proportion accrue d'individus plus âgés parmi ces prises ont sans conteste entramé une baisse marquée de la taille et de la productivité de la population. Même si l'on ne peut évaluer avec certitude la taille de la population avant 1950 faute de données, il est clair que celle-ci a diminué d'environ 50 % entre 1950 et 1970. De 2 500 000 à 3 000 000 qu'elle était en 1950, la population est tombée à environ 1 500 000 individus âgés d'un an ou plus en 1970.

Recherche et gestion

Au debut des années 50, on a commencé à évaluer l'importance de la population de phoques du Groenland et à établir l'effet réel des prises sur les tendances dans la taille de la population. Diverses méthodes ont été utilisées depuis. Toutes exigent certaines hypothèses de base, qu'il n'est pas toujours possible ou pratique de vérifier. Cependant, ce problème n'est pas spécifique aux populations de phoques du Groenland puisqu'il se pose dans l'evaluation de l'abondance et de la productivité de la plupart des espèces animales.

Le dénombrement aérien a été la première méthode utilisée pour déterminer l'abondance des phoques du Groenland. On a tout d'abord employé une pellicule ordinaire pour photographier les phoques mais les petits, avec leur fourrure blanche, étaient souvent invisibles sur la neige. Dans les années 70, on s'est aperçu que la fourrure des blanchons absorbe les rayons ultraviolets. Sur une photographie à l'utraviolet, les petits produisent donc une image noire contre la neige et la glace.

L'indice de survie peut aussi servir à évaluer la population. Des études annuelles sur l'âge des phoques capturés pendant leur mue révèrent que le taux de survie des jeunes phoques est inversement proportionnel au taux de capture. Cette méthode ne fournit pas d'évaluations annuelles mais une évaluation de la moyenne pour une période de plusieurs années. En outre, elle suppose que la productivité reste constante durant la periode à l'étude. Si ce n'est pas le cas, l'étude comporte un biais, mais celui-ci est généralement minime.

On a aussi recours à la methode du marquage et de la recapture pour évaluer la productivité. Selon cette méthode, on marque au moyen d'étiquettes de couleur un grand nombre de blanchons dans chaque aire de mise bas. Plus tard, habituellement en avril ou en mai de la même année, les chasseurs côtiers récoltent les brasseurs-dont certains sont marques. En établissant le rapport entre le nombre de brasseurs marqués et le nombre total de brasseurs capturés, si l'on connaît le nombre de blanchons marqués au départ, on peut déterminer le nombre probable de blanchons ayant vu le jour cette année-là.

On peut aussi utiliser des modèles informatiques pour évaluer la taille d'une population et déterminer le nombre de phoques pouvant être capturés dans une population donnée pour que son niveau d'abondance se maintienne. Ces modèles emploient les données suivantes: la répartition de l'âge des prises; la répartition des groupes d'âge dans la population; la proportion de femelles gravides dans chaque groupe d'âge; le taux de mortalité naturelle. Ces modèles sont des outils précieux qui permettent de reconstituer l'évolution de l'abondance depuis 1950 et de formuler des prévisions à court terme sur la taille future de la population, compte tenu d'un niveau d'exploitation donné.

De toute évidence, il est difficile d'évaluer avec précision la taille d'une population et sa productivité. Chacune des méthodes employées a ses lacunes mais, dans l'ensemble, elles justifient raisonnablement la prise de décisions de gestion.

Les premieres évaluations ont été effectuées par des scientifiques canadiens en 1950 et en 1951. Les dénombrements aériens ont révéré que les populations du Front et du Golfe avaient produit 645 000 jeunes. Lorsque des relevés effectués en 1959 et 1960 ont indiqué une productivité de 315 000 jeunes, il a fallu se rendre à l'évidence que la population avait gravement diminué.

La premiere mesure de réglementation de la chasse aux phoques a été adoptée en 1961, lorsqu'on a decidé d'interdire la chasse après le 5 mai. En 1963, pour tenter de protéger les femelles adultes regroupées pour la mue, on a avancé la date de fermeture au 30 avril. Des mesures de conservation plus importantes ont été prises en 1964 et en 1965. Elles accordent une protection aux adultes dans les aires de mise bas, fixent à 50 000 le nombre de phoques pouvant être capturés dans le golfe du Saint-Laurent (mettant un terme à la chasse norvégienne dans cette région) et interdisent l'emploi d'avions, qui avait commencé en 1962. Enfin, depuis 1966, les femelles sont protégées dans les aires de mise bas.

À la demande du Canada, l'aspect commercial de la chasse aux phoques a été soumis à la Commission internationale des pêcheries de l'Atlantique nord-ouest (CIPANO) en 1966. L'année suivante, les scientifiques du groupe d'étude spécialement créé par le CIPANO ont confirmé que la population de phoques du Groenland avait sérieusement décliné depuis 1950. Par conséquent, en 1968, on a fixé des dates d'ouverture et abrégé la saison de chasse en la cloturant le 25 avril. Toutefois, ces nouveaux règlements ont eu peu d'effets sur le nombre de phoques capturés.

L'imposition du premier contingent (245 000 prises) en 1971 a marqué le début d'une gestion efficace. Cette mesure a été adoptée pour contrer la chute marquée et soutenue que subissait la population de phoques. En 1972, le contingent a été réduit à 150 000 prises, dont 120 000 étaient reservées aux navires et 30 000 aux pêcheurs côtiers. En outre, la chasse pratiquée à partir de bateaux a été interdite dans le Golfe en 1972. De 1972 à 1975, le contingent annuel s'est maintenu à 150 000 prises.

Plusieurs évaluations effectuées en 1975 ont donné des résultats contradictoires. Une étude indiquait que le contingent pouvait être porte à 200 000 phoques, tandis qu'une autre recommandait un contingent de 90 000 à 127 000 phoques. On a donc fixé à 127 000 le contingent pour 1976; toutefois, comme la chasse côtiere n'était pas réglementée, le nombre de prises a depassé 165 000. En 1976, les conseillers scientifiques de la CIPANO ont etudié de nouvelles analyses, selon lesquelles la population avait augmenté depuis 1972. Le contingent a donc été porté à 160 000 prises, en plus de 10 000 prises pour la chasse d'été dans l'Arctique. Ce contingent a encore été haussé en 1978 pour atteindre 170 000 phoques, outre l'allocation de 10 000 prises pour l'Arctique. Le contingent est demeuré inchangé de 1978 a 1981. Les chasseurs côtiers se sont vu imposer des contingents à partir de 1977. De 1978 à 1980, le total des prises s'est chiffré en moyenne à 176 000, y compris les prises de l'Arctique canadien et, de l'ouest du Groenland. Depuis 1984, le total annuel des prises se situe en moyenne à 60 000 phoques du Groenland; il s'agit surtout de brasseurs et de jeunes. Comme ce niveau d'exploitation est bien en-deçà des évaluations les plus prudentes de maintien de la productivité, il est presque certain que la population continue d'augmenter à un rythme beaucoup plus rapide qu'auparavant depuis 1984, date ou le nombre de phoques capturés a subi une baisse considérable.

En 1984, le gouvernement fédéral a mis sur pied une commission royale, chargée d'étudier les phoques et la chasse aux phoques au Canada sous tous leurs aspects et de formuler des recommandations à ce sujet. À la fin de 1986, la Commission a présenté son rapport, qui contenait au total 45 recommandations. À partir de ces recommendations, le gouvernement a annoncé en 1987 une nouvelle politique de la chasse aux phoques. La politique ne permet plus l'emploi de gros bateaux pour la chasse aux phoques et interdit la capture de blanchons à des fins commerciales. Depuis l'entrée en vigueur de la nouvelle politique, l'xploitation du phoque au Canada se compose d'une chasse a l'année longue dans le Nord, réservé aux Inuits, et d'une autre chasse reservée aux pecheurs côtiers ou aux opérateurs de palangriers à Terre-Neuve ainsi que dans les Îles-de-la-Madeleine et sur la côte nord du Quebec.

Selon les derniers conseils de l'OPANO (Organisation des pêches de l'Atlantique nord-ouest) (1985), la productivité se situe aux alentours de 500 000 petite, pour une population d'environ 2 000 000 de phoques âgés d'un an et plus. Vu l'imprécision des données, il ne s'agit pas d'évaluations fermes; on peut cependant affirmer avec certitude que la population n'a pas été menacée par les taux d'exploitation pratiqués au début des années 80 et qu'elle connaît sans douse une croissance marquée, compte tenu des niveaux d'exploitation actuels.

Bien que ['exploitation soit faible à l'heure actuelle, il importe que l'on continue à surveiller la taille de la population de phoques du Groenland ainsi que les aliments dont elle se nourrit. Les rapports entre les diverges espèces doivent faire l'objet d'efforts considérables si l'on veut que les phoques du Groenland soient gérés comme l'un des principaux prédateurs d'une communauté marine en perpétuelle évolution.

Lectures recommandées

Kovacs, K.M. 1987. Maternal behaviour and early behavioural ontogeny of harp seals, Phoca groenlandica. Anim. Behav. 35: 844-855.

Lavigne, D.M. 1979. Management of seals in the Northwest Atlantic Ocean. Trans. 44th, p. 488-497, dans Proceedings of the 44th Nord American Wildlife Conference.

Malouf, A. 1986. Les phoques et la chasse aux phoques au Canada. Rapport de la Commission royale. Vol. 3, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa (Ontario).

Roff, D.A., et W.D. Bowen. 1983. Population dynamics and management of the northwest Atlantic harp seal (Phoca groenlandica). Can. J. Fish. Aquat. Sci. 40: 919-932

Sergeant, D.E. 1976. History and present status of populations of harp and hooded seals. Biol. Conserv. 10: 95-118.

 

Texte

W. D. BOWEN
Ministère des Pêches et des Océans
Institut océanographique de Bedford
C.P. 1006
Dartmouth (Nouvelle-Écosse) B2Y 4A2