Suivre les géants à la trace : le programme de rétablissement des tortues luths, en voie de disparition, s'appuie sur la recherche

Le 22 mars 2014, au petit matin, Mike James, biologiste spécialisé en tortues marines à Pêches et Océans Canada, ne dort pas. Il surveille, sur l'écran de son ordinateur portable, l'arrivée d'une tortue luth près sur la côte de la Trinité, une île des Antilles. Sept mois plus tôt, en août 2013, M. James et son équipe ont capturé cette même tortue alors qu'elle se nourrissait au large de la côte de l'île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, et l'ont équipée d'un émetteur satellite afin de suivre ses mouvements dans les eaux canadiennes, puis son trajet vers les tropiques.

Les émetteurs satellites recueillent des données sur les mouvements horizontaux et la profondeur des plongées des tortues luths, ainsi que sur la température des eaux qu'elles traversent. Les chercheurs obtiennent ainsi des renseignements sur la manière dont elles utilisent la colonne d'eau et les habitats qu'elles choisissent pour se nourrir. À ce jour, une centaine de tortues ont ainsi été équipées d'un émetteur satellite dans les eaux canadiennes.

Des survivantes en voie de disparition

La recherche sur les tortues luths, dirigée par Mike James (ci-dessus), biologiste spécialisé en tortues marines de Pêches et Océans Canada, tente de résoudre les mystères entourant le plus grand reptile de la planète – qui est classé comme espèce en voie de disparition au Canada et aux États-Unis – et documente un programme de rétablissement visant à atténuer les impacts anthropiques sur la population dans les eaux canadiennes de l'Atlantique.

Source : Image © Canadian Sea Turtle Network

Les tortues luths et leurs ancêtres parcourent la Terre depuis plus de 100 millions d'années. Se propulsant à l'aide de leurs immenses nageoires avant, ces animaux géants, et pourtant gracieux, peuvent nager à une vitesse de neuf kilomètres à l'heure, parcourir jusqu'à 18 000 kilomètres par an et plonger à plus de 1 300 mètres, des distances et profondeurs uniques pour un reptile. Les résultats des études de télémétrie par satellite et d'autres recherches menées par M. James fournissent de nouvelles données sur le plus grand reptile au monde, classé comme une espèce en voie de disparition au Canada (en vertu de la Loi sur les espèces en péril) et aux États-Unis.

« L'une des raisons pour lesquelles les tortues luths sont en voie de disparition est qu'elles ont tendance à se prendre dans les lignes et autres engins de pêche qui se trouvent dans leur aire de répartition. Souvent, elles se noient avant que les pêcheurs ou d'autres personnes aient pu les aider », explique M. James.

À ces risques s'ajoute la très faible probabilité que les jeunes atteignent l'âge adulte à 15 ans ou plus. En outre, malgré les lois protégeant les tortues marines, dans de nombreux pays, elles restent exposées à certains risques : leurs œufs peuvent être ramassés ou elles sont parfois tuées pour être consommées. Heureusement, des efforts sont déployés afin de mettre fin au braconnage.

Les résultats des recherches orientent le Programme de rétablissement de la tortue luth (Dermochelys coriacea) dans les eaux canadiennes de l'Atlantique, qui détermine les étapes nécessaires pour arrêter ou inverser le déclin de cette espèce en atténuant les répercussions de l'activité humaine.

Recherche coopérative

« L'objectif global de nos activités de recherche est de recueillir des renseignements permettant d'aller plus loin dans le processus de planification du rétablissement, notamment en approfondissant nos connaissances sur la biologie des tortues marines et sur l'emplacement des habitats essentiels des tortues luths et des tortues caouannes dans les eaux canadiennes », précise M. James. La collaboration avec l'industrie de la pêche, d'autres scientifiques et des organisations non gouvernementales, à la fois dans les zones d'alimentation, comme le Canada, et dans les pays où les tortues font leurs nids, est un élément essentiel de la recherche.

Pendant les quelques jours précédant le 22 mars, les données envoyées par l'émetteur satellite ont montré que la tortue femelle rôdait au large de la côte nord de l'île de la Trinité, avant de se rapprocher de la plage de Grande Rivière, une aire de nidification importante des tortues luths. M. James a donc alerté les membres des organisations communautaires qui effectuent des patrouilles sur les plages de nidification dans l'espoir qu'elles la trouvent et récupèrent l'émetteur lorsqu'elle viendrait à terre pour faire son nid. Les émetteurs ne peuvent être récupérés que sur des femelles matures, car les mâles et les tortues non adultes ne viennent pas à terre.

« Les données transmises par les tortues munies d'émetteurs satellites fournissent un résumé de leur activité. Mais la récupération de l'émetteur nous permet d'avoir accès au comportement détaillé, seconde par seconde, de la tortue, stocké dans la mémoire interne de l'objet. D'un point de vue scientifique, il s'agit d'une véritable mine d'or », ajoute M. James. L'émetteur récupéré en mars 2014 a fourni de nouveaux renseignements sur le comportement des tortues femelles dans les mois, les semaines et les heures précédant la nidification.

« On s'est posé beaucoup de questions sur le lieu et le moment de l'accouplement, sur l'éloignement des femelles par rapport à la colonie de nidification qui constitue leur destination finale et sur les repères qu'elles utilisent pour s'orienter vers une plage précise, raconte-t-il. L'émetteur nous a montré que cette tortue ne s'était pas rendue directement sur sa plage de nidification. Au contraire, elle s'est d'abord dirigée vers la côte vénézuélienne, peut-être parce que ses œufs n'étaient pas complètement prêts ou parce qu'elle n'avait pas encore ciblé sa plage de nidification. »

Les tortues luths dans les eaux canadiennes

Mike James fixe une étiquette de télémesure satellitaire à la carapace d'une tortue luth afin d'étudier son comportement dans les eaux canadiennes, et ses déplacements ultérieurs vers les mers tropicales. Chaque année, du printemps à l'automne, les tortues luths se regroupent au large de la côte est du Canada pour se nourrir de méduses.

Photo : © Canadian Sea Turtle Network

Jusqu'à la fin des années 1990, l'importance des eaux canadiennes pour la tortue luth n'était pas reconnue, et beaucoup considéraient encore cette tortue comme une espèce tropicale. En 1997, dans le cadre des recherches menées pour ses études supérieures, M. James a commencé à distribuer des affiches posant la question « Avez-vous vu cette tortue? » sur plus de 300 quais de pêche en Nouvelle-Écosse. Rien qu'en 1998, 200 observations ont été signalées. Depuis, un programme de recherche en mer dirigé par M. James a montré que l'est du Canada offre des habitats d'alimentation essentiels pour l'espèce. Bien que les tortues luths soient également présentes sur la côte Ouest, leur nombre y est beaucoup plus faible.

Il s'avère que l'est du Canada constitue l'un des plus importants habitats d'alimentation pour la population de tortues luths de l'Atlantique. Elles parcourent ces eaux de mai jusqu'à la mi-novembre parfois, ingurgitant en une seule journée l'équivalent de leur poids en méduses, voire davantage. Les tortues luths capturées au Canada pesaient de 170 à 700 kg, avec un poids moyen de 350 kg.

Où vont-elles quand elles ne sont pas là? Les résultats d'autres volets de la recherche de M. James, notamment la recapture d'individus portant un émetteur externe sur une nageoire ou une micropuce interne, ont été utilisés pour vérifier « sur le terrain » les études génétiques sur l'origine de la nidification des tortues luths dans les eaux canadiennes.

« Nous avons découvert que plus de 50 % des tortues luths présentes dans les eaux du Canada atlantique viennent de l'île de la Trinité, et que tous les stocks reproducteurs de l'ouest de l'Atlantique sont représentés dans nos populations, dans des proportions correspondant à la taille relative de ces stocks », explique M. James.

Propulsés par leurs immenses nageoires avant, ces animaux gigantesques mais gracieux peuvent atteindre une vitesse de 9 km/h, migrent sur plus de 18 000 km par an et plongent à plus de 1 300 mètres de profondeur, c'est-à-dire plus loin que n'importe quel autre reptile. Les tortues luths capturées au Canada pesaient de 170 à 700 kg, avec un poids moyen de 350 kg.

Photo : © Canadian Sea Turtle Network

Désignation de l'habitat essentiel

Une tortue munie d'une étiquette satellite, qui permet de recueillir des données sur les déplacements horizontaux et le comportement de plongée (profondeur) de ces tortues, ainsi que la température de l'eau où elles se trouvent. Environ 100 tortues capturées dans les eaux canadiennes ont fait l'objet d'un suivi au moyen d'étiquettes satellites. Les données d'environ 80 individus ont permis à Mike James et à son équipe de désigner leur habitat essentiel dans les eaux de la côte est du Canada.

Photo : © Canadian Sea Turtle Network

Grâce aux données de la télémétrie par satellite fournies par environ 80 tortues, M. James et son équipe ont pu désigner l'habitat essentiel des tortues luths dans les eaux canadiennes, ce qui constitue un élément capital du plan d'action en cours d'élaboration en vertu de la Loi sur les espèces en péril. Celui-ci décrira les projets ou activités nécessaires pour atteindre les objectifs du programme de rétablissement.

« Les principaux secteurs où les tortues luths se rassemblent chaque année sont notamment la zone allant du sud du golfe du Saint-Laurent à la baie de Sydney, au large de l'île du Cap-Breton; le chenal Nord-Est près de la frontière entre les eaux territoriales canadiennes et américaines, et la côte Sud de Terre-Neuve-et-Labrador, près de la baie Placentia, précise M. James. Grâce aux résultats de nos recherches, ces secteurs ont été proposés pour être désignés comme des habitats essentiels en vertu de la Loi sur les espèces en péril. »

Des caméras sur les tortues

D'autres résultats récents ont permis d'obtenir des renseignements sur le comportement alimentaire des tortues luths dans les eaux canadiennes. De 2008 à 2013, M. James a installé des caméras vidéo équipées d'un GPS et de capteurs de température et de profondeur sur la carapace de 30 tortues luths nageant librement afin d'enregistrer leur comportement pendant deux à quatre heures.

« Avant d'utiliser ces émetteurs vidéo, nos connaissances sur les habitudes alimentaires de ces tortues n'étaient, pour une grande partie, que des hypothèses, affirme M. James. La récupération des premières vidéos a été, de loin, l'un des moments les plus exaltants pour moi, car elles montraient le comportement des animaux avec plus de précision que la télémétrie par satellite. On pouvait voir les tortues luths cherchant, capturant et manipulant leurs proies, le tout de leur point de vue. »

Les caméras vidéo ont révélé que, dans les eaux canadiennes du moins, les tortues luths sont des prédateurs entièrement visuels qui ne se nourrissent que pendant la journée, et principalement dans les 30 premiers mètres de la colonne d'eau.

« Même si les méduses sont composées d'eau à environ 95 %, ces tortues en consomment tellement que quand elles quittent les eaux canadiennes pour migrer vers le sud, elles sont 33 % plus lourdes que lorsqu'elles viennent d'arriver. La valeur énergétique de l'habitat d'alimentation au Canada est donc énorme, poursuit M. James. Les eaux canadiennes de l'Atlantique sont devenues un habitat très important pour cette espèce en voie de disparition. La protection à long terme et la surveillance de la population dans ces zones constituent une contribution importante aux efforts de rétablissement déployés à l'échelle internationale. La recherche collaborative et le travail de conservation effectué au Canada, ainsi qu'avec des particuliers et des organisations dans d'autres parties de l'aire de répartition de la tortue luth, permettront d'assurer l'avenir de cette espèce dans l'Atlantique Nord-Ouest. »

Pour obtenir de plus amples renseignements :

Mike James en compagnie d'une tortue luth sur la plage Matura, sur l'île de la Trinité, dans les Caraïbes. Plus de la moitié des tortues qui s'alimentent au large de la côte est du Canada proviennent des plages de nidification de Trinidad.

Photo : © Canadian Sea Turtle Network

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