Baleines

Les baleines font partie des mammifères marins les plus grands et les plus exotiques au monde, et les chercheurs qui ont la possibilité de les étudier ont une chance inouïe.  C'est le cas de John Ford, un chercheur spécialiste des mammifères marins qui travaille pour la Station biologique du Pacifique de Nanaimo, en Colombie-Britannique. Il dirige le programme de recherche sur les cétacés de Pêches et Océans Canada pour la région du Pacifique, dont le mandat consiste à mener des travaux de recherche sur les baleines inscrites sur la liste des espèces menacées ou en voie de disparition en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP), et à fournir des avis scientifiques à leur sujet.  Les espèces de la côte Ouest du Canada qui figurent sur cette liste sont l'impressionnant rorqual bleu, le plus grand mammifère au monde, ainsi que le rorqual commun, le rorqual boréal, le rorqual à bosse, l'épaulard et la baleine noire du Pacifique Nord.  

Après avoir travaillé à l'Aquarium de Vancouver, M. Ford s'est joint à Pêches et Océans Canada en 2001 grâce à un financement obtenu dans le cadre du programme des espèces en péril.  Ces fonds ont permis la constitution d'un groupe de chercheurs chargés d'effectuer des relevés au large des côtes, afin de mieux comprendre l'abondance des populations.  D'après M. Ford, « la Station biologique du Pacifique de Pêches et Océans Canada étudie les épaulards depuis très longtemps, mais pas les autres espèces de grandes baleines. Désormais, en vertu de la Loi sur les espèces en péril, nous évaluons également le statut des espèces inscrites et nous élaborons des programmes de rétablissement ».

Les chercheurs utilisent divers outils pour évaluer les populations, leur génétique et mener d'autres études pertinentes.

Outils

Outils de dénombrement

Utilisée depuis des années pour compter les épaulards, l'identification photographique est une technique de dénombrement essentielle.  Dans le cas du rorqual à bosse, par exemple, les chercheurs se concentrent sur la pointe de la queue.  Tandis que l'animal plonge, ils photographient la partie inférieure de la queue, qui est susceptible de présenter un motif pigmenté ou des entailles et des cicatrices uniques.  Actuellement, les chercheurs ont constitué un catalogue d'environ 2 000 rorquals à bosse photographiés dans les eaux de la Colombie-Britannique. 

« Ces photographies nous permettent d'avoir non seulement une idée du nombre total d'animaux présents dans nos eaux en toute saison, mais également une estimation globale de l'abondance de la population.  À mesure que nous les photographions, nous observons le nombre d'animaux qui reviennent et le nombre d'animaux différents d'une année sur l'autre.  À partir de ces observations, nous utilisons des techniques statistiques pour obtenir une estimation de l'ensemble de la population », explique M. Ford.

Par ailleurs, des systèmes submersibles et autonomes d'enregistrement acoustique sont placés dans des endroits stratégiques le long de la côte, sur la plate-forme continentale.  Ces dispositifs sont installés sur les fonds marins et enregistrent les bruits subaquatiques pendant à peu près un an, par tranches d'environ cinq minutes toutes les 15 minutes.  Chaque année, leurs disques durs sont récupérés et les données qu'ils contiennent sont analysées.

« Notre équipement permet d'enregistrer le chant de toutes ces grandes baleines, même de celles qui émettent des sons à très basse fréquence, c'est-à-dire des sons que notre ouïe n'est pas capable de percevoir, jusqu'à environ 20 Hz dans le cas du rorqual commun. Il est possible de faire la distinction entre les espèces et, dans le cas de l'épaulard, il est même possible d'affiner l'identification jusqu'à déterminer si un groupe de baleines est de passage ou résident », poursuit M. Ford.

Pour se faire une meilleure idée de la répartition saisonnière et de la densité de ces grandes baleines, les chercheurs effectuent également des relevés aériens au large de la côte Ouest de l'île de Vancouver, en partenariat avec Transports Canada et les aéronefs de son Équipe de reconnaissance aérienne maritime.  Ils ont ainsi pu observer des rorquals bleus et des rorquals communs rares.

Outils d'étude de la génétique des populations

Les chercheurs travaillent également sur la génétique des populations, en effectuant des biopsies à partir de morceaux de peau et de petit lard obtenus à l'aide de flèches ultralégères qui ne font que rebondir sur la baleine.  Ainsi, ils peuvent à la fois conduire des études génétiques et mesurer les concentrations de contaminants éventuels.

Marquage par satellite

Une autre stratégie de recherche consiste à utiliser le marquage par satellite.  Les scientifiques peuvent utiliser des armes à air comprimé pour implanter des émetteurs ultralégers dotés de petits ardillons en titane sur la nageoire dorsale des rorquals communs.  Ces émetteurs sont équipés d'une petite antenne qui transmet un signal pendant plusieurs mois. Au bout d'un certain temps, cette antenne cesse de fonctionner et l'émetteur se détache avant que la batterie ne s'épuise.

« Cette technique de marquage nous en apprend beaucoup sur les déplacements des rorquals communs.  Récemment, nous avons détecté la présence d'un certain nombre de rorquals communs dans les eaux abritées de l'entrée Caamano, fait plutôt inhabituel puisqu'il s'agit normalement d'une espèce pélagique. Nous marquons donc ces animaux afin d'essayer de comprendre dans quel but ils occupent la zone », explique M. Ford.

Relevés d'échantillonnage

Les chercheurs effectuent également des échantillonnages basés sur les distances. En fonction de leurs relevés de reconnaissance, ils définissent une zone matérialisée par un cadre, puis programment un relevé systématique qui peut être réalisé en quelques jours à partir d'un navire. À cette fin, des jumelles géantes, dites « Big Eyes », sont utilisées.  Les chercheurs parcourent la zone d'étude en zigzag et comptabilisent toutes les baleines qu'ils observent, la distance qui les sépare du bateau et la direction dans laquelle elles vont. Puis, à l'aide de techniques statistiques, ils peuvent calculer l'abondance approximative de la population dans cette zone d'étude.

Outil de marquage pour observer le comportement

L'un des aspects les plus intéressants de l'étude des épaulards consiste à observer leur comportement à l'aide des données enregistrées par des émetteurs.  En général, ils sont fixés sur l'animal à l'aide de ventouses et restent en place pendant moins d'une journée.  Ces émetteurs enregistrent les déplacements des baleines à l'aide d'accéléromètres, afin de reproduire, en trois dimensions, leurs déplacements pendant leur quête de nourriture sous l'eau. Ils collectent un volume de données extrêmement important.

« Nous essayons d'établir la façon dont les baleines débusquent le saumon quinnat et le chassent, de déterminer leur taux de captures par unité d'effort, etc. Notre objectif est de mieux connaître l'abondance de proies nécessaire pour que les baleines puissent prospérer », explique M. Ford.

Répercussions

Les données recueillies peuvent donner aux chercheurs des indications sur les effets de l'empreinte humaine et leur indiquer quels sont les moments propices et les mesures à prendre pour atténuer ces impacts.  Par exemple, il est évident que l'homme peut avoir une influence sur la survie des épaulards résidents, de façons qui n'avaient peut-être pas été envisagées il y a quelques années.  Au début, les biologistes ne savaient pas que ces populations spécialisées sur le plan écologique se nourrissaient principalement de saumon quinnat, qui est également une espèce importante pour les pêches humaines.  Ils ne savaient pas non plus que ces animaux avaient emmagasiné de fortes concentrations de polluants humains tels que les biphényles polychlorés dans leur organisme.   « Sans ces premières études, nous n'aurions jamais compris quels étaient les facteurs qui contribuaient à créer des conditions susceptibles de nuire à leur survie. Ainsi, plus nous comprendrons ces facteurs, plus nous pourrons atténuer les répercussions imprévues que les hommes ont sur ces animaux, pour les aider à se rétablir », indique M. Ford.

De même, nous avons pu mettre en place des stratégies d'atténuation à d'autres niveaux. C'est le cas, par exemple, de la modification des trajets des navires, qui contribue à limiter les collisions avec les baleines.  De la même façon, il a été démontré que dans certains cas, les levés sismiques perturbent grandement les baleines, au point de provoquer l'échouage de certaines espèces. Il est possible de modifier la manière dont les levés sismiques sont réalisés au large des côtes, afin de réduire ces impacts.  De même, les sonars militaires peuvent grandement perturber toutes les espèces de baleines. De ce fait, Pêches et Océans Canada collabore avec le ministère de la Défense nationale afin de déterminer la meilleure façon de réduire ces effets.  À cette fin, un programme d'observation et un protocole ont été mis au point afin de s'assurer que des baleines perturbées ne fassent plus l'objet de prises accessoires.

« Au bout du compte, si nous ne nous déplacions pas sur le terrain et si nous ne menions pas ces activités, nous serions incapables de savoir si ces populations se portent bien : nous ne saurions pas dans quelle mesure elles se rétablissent, si elles sont sur la voie du rétablissement et si l'homme limite leur rétablissement.  D'autant plus que dans de nombreux cas, la mise en place de mesures d'atténuation est possible », assure M. Ford.

Et rien n'est plus sûr : les futures générations de baleines tout comme les hommes en seront éternellement reconnaissants.

Post-scriptum : En juin 2013, M. Ford et ses collègues de Pêches et Océans Canada, James Pilkington et Graeme Ellis, ont vécu « une expérience inoubliable » en observant une baleine noire du Pacifique Nord extrêmement rare. M. Pilkington a été le premier à l'observer, le 9 juin, au large de l'archipel Haida Gwaii. Pendant trois jours, les scientifiques ont pu l'observer manger du zooplancton. Le rétablissement de ce cétacé, chassé jusqu'à sa quasi-extinction, est considéré comme très problématique. C'est la première fois que cette espèce était observée dans les eaux de la Colombie-Britannique depuis 1951. M. Ford espère que de nouvelles preuves de la présence de la baleine noire seront recueillies au moyen des systèmes d'enregistrement acoustique installés autour de l'archipel Haida Gwaii.

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