Le changement climatique et ses répercussions sur les espèces de poissons nordiques

C'est sans doute dans l'Arctique canadien que les effets facilement observables du changement climatique sont les plus évidents.   Il est relativement facile de voir et de mesurer les conséquences de l'augmentation de la température sur la glace de mer, l'érosion des côtes, la dégradation du pergélisol et ainsi de suite.   Cependant, pour ce qui est de la relation de cause à effet, les impacts secondaires dans les domaines de la biologie, de l'écologie et de la productivité sont beaucoup plus difficiles à confirmer. En effet, les changements dans ces domaines ont tendance à être indirects et à se matérialiser sur une plus longue période et, lorsqu'ils surviennent, une foule d'autres facteurs autres que le changement climatique peuvent invariablement entrer en jeu. L'interaction de ces autres facteurs peut entraîner une confusion ou masquer les relations de cause à effet, en plus d'entraîner des effets cumulatifs plus importants et plus graves. En d'autres mots, ces interactions peuvent empirer la situation.

C'est la combinaison de ces facteurs qui intéresse et occupe un certain nombre de scientifiques de Pêches et Océans Canada (MPO).  L'un d'eux est Jim Reist, Ph.D., un chercheur qui travaille dans un laboratoire de la Division de la recherche de l'Arctique du MPO, à Winnipeg. Depuis plus de trente ans, il étudie les poissons du Nord et de l'Arctique et dirige le Programme de recherche sur les changements climatiques et les pêches arctiques du MPO.

Il travaille notamment sur le projet intitulé « Espèces de poissons colonisatrices considérées comme des menaces et servant d'indicateur de changements écosystémiques dans l'ouest de l'Arctique ».

Mené en particulier en collaboration avec les Premières Nations et les pêcheurs inuvialuits, ce projet vise à définir les changements récents concernant les espèces de poissons migratrices qui sont susceptibles de coloniser la région, les menaces potentielles pour les populations de poissons indigènes ainsi que les vulnérabilités futures de ces populations.

M. Reist fait remarquer que les poissons d'eau douce, anadromes (qui naissent dans des cours d'eau douce, passent la plus grande partie de leur vie dans la mer et retournent en eau douce pour frayer) et marins, qui autrefois occupaient une zone géographiquement limitée plus au sud, semblent maintenant coloniser l'ouest de l'Arctique et que cela pourrait être imputable au changement climatique. 

Parmi les préoccupations majeures qui découlent de ce phénomène, on compte une concurrence accrue pour les habitats essentiels et limités (et à l'intérieur de ceux-ci), l'augmentation de la prédation, la propagation des maladies et la présence de parasites, des facteurs qui sont tous susceptibles de compromettre l'abondance, la répartition et l'intégrité génétique des poissons indigènes. 

L'augmentation de la température de l'eau et la migration vers le nord de nouvelles espèces peuvent certainement nuire aux écosystèmes locaux.  Selon M. Reist, l'évolution de la productivité à l'intérieur des écosystèmes dépend évidemment de nombreux facteurs différents, mais interreliés.  D'une part, le déplacement des aires de répartition peut dans certains cas s'avérer néfaste parce qu'il nuit aux espèces arctiques ou qu'il entraîne une diminution de leurs aires de répartition. De l'autre, il est possible que de nouvelles espèces colonisent une zone en raison de l'amélioration des conditions et ces nouvelles espèces pourraient, avec le temps, représenter des occasions de pêche additionnelles.

L'une des difficultés auxquelles les chercheurs font face – et qui peut nuire à leur compréhension des problèmes de productivité – est une base de connaissances peu développée.  Pour tirer des conclusions sur la répartition du poisson, il est essentiel de comprendre avec exactitude l'endroit où les espèces sont présentes, les raisons pour lesquelles on les trouve dans certaines zones et pas dans d'autres et les éléments qui limitent leur répartition locale.  Bien évidemment, pour que cette information soit pertinente et utile, elle doit être comparée à des données similaires recueillies au fil des ans. 

M. Reist indique que [Traduction] « malheureusement, lorsqu'on aborde des sujets comme la colonisation, l'information de base sous-jacente dont on dispose sur l'Arctique n'est pas présentée sous une forme adéquate ou suffisamment détaillée pour nous permettre de déterminer ce qu'il en est.  Bon nombre des recherches du programme général que je supervise ont pour but de comprendre la répartition et la biodiversité qui y est liée.  On cherche à savoir quelles espèces sont présentes dans certaines zones, les raisons de leur présence, les limites auxquelles elles font face, etc. Avec ce genre de renseignements, on peut ensuite prendre du recul et s'interroger sur les espèces susceptibles de migrer vers le Nord et, le cas échéant, sur les espèces de l'écosystème actuel qui seront vulnérables ».

Le projet actuel s'inscrit dans un volet décennal du programme général que M. Reist dirige en vue de déterminer où les choses en sont. Le simple fait de réunir l'information existante en épluchant les sources d'archive ou en se rendant sur le terrain pour trouver l'espèce voulue prend du temps.  [Traduction] « En revanche, si on utilise comme échéancier de référence la période récente entre 1990 et aujourd'hui, on peut établir une situation actuelle et commencer à se pencher sur les espèces susceptibles de coloniser le Nord, sur la façon dont elles pourraient y parvenir et sur la direction d'où elles pourraient venir, mentionne M. Reist.  On peut ensuite déterminer si certaines d'entre elles sont effectivement nouvelles ou pas.  Il est toutefois essentiel de définir la situation de référence. »

Lorsqu'ils ont commencé à examiner plus attentivement leur compréhension des espèces de poisson colonisatrices, les chercheurs se sont concentrés sur trois aspects.  Le premier est la possibilité que des espèces d'eau douce migrent vers le nord dans la vallée du Mackenzie, un sujet sur lequel se penchent Neil Mochnacz et Chantelle Sawatsky, deux biologistes qui font partie du groupe de M. Reist. Le deuxième consiste à examiner des espèces anadromes colonisatrices, comme le saumon du Pacifique, qui proviennent des rivières de l'Alaska, dans l'Ouest. Le troisième aspect vise à comprendre la possibilité que des espèces de poissons marins du Pacifique Nord empruntent le détroit de Béring et colonisent des secteurs de la mer de Beaufort alaskienne, puis migrent vers l'est jusque dans la mer de Beaufort canadienne. Les recherches sur les poissons marins réalisées par Andy Majewski et d'autres chercheurs dans le cadre de l'initiative Évaluation environnementale régionale de Beaufort (Projet des poissons marins), sous la direction de M. Reist, établissent les aires de répartition de base des poissons marins par rapport auxquelles la colonisation peut être évaluée.

[Traduction] « En ce qui concerne la colonisation par le saumon du Pacifique anadrome, par exemple, une étudiante diplômée de l'Université du Manitoba (Karen Dunmall) a élaboré un programme très actif dans le cadre duquel les pêcheurs locaux sont encouragés à donner leurs prises aux fins du projet, indique M. Reist.  À partir de là, on peut faire plusieurs choses.   On peut notamment déterminer quelles espèces sont présentes, si la fréquence des prises d'une espèce de saumon précise augmente ou change, et établir quelques points de référence et paramètres biologiques pour les poissons qui se trouvent dans le système du fleuve Mackenzie.  On espère effectuer des analyses génétiques afin de déterminer l'origine des poissons et de répondre à des questions, par exemple savoir s'ils viennent des populations alaskiennes les plus proches ou de plus loin ».

[Traduction] « Dans le meilleur des mondes, bien sûr, on souhaite que les études ne soient pas uniquement rétroactives et ne permettent pas seulement de dire ce qui s'est passé et pourquoi.  On veut avant tout être en mesure de regarder vers l'avenir ».

[Traduction] « À l'étape de l'analyse finale, nous voulons pouvoir faire des prévisions à deux niveaux, explique M. Reist.  D'abord, si nous connaissons les conditions de l'habitat, nous pourrons établir, ou au moins mettre à l'essai, un certain niveau de prévisibilité de l'évolution de l'environnement. Ensuite, nous chercherons à déterminer si de nouvelles espèces arrivent et repartent, ou s'établissent et colonisent la région, et à cerner les conséquences possibles pour les espèces indigènes. C'est là que les facteurs comme les parasites, les maladies potentielles et même la concurrence ou la prédation entrent en jeu. Nous essayons d'atteindre un niveau de prévisibilité qui nous permet de définir la situation de référence pour les recherches futures ».

M. Reist est d'avis qu'il faudra encore quelques années avant de parvenir à un tel niveau de prévisibilité.  Il a toutefois confiance en l'avenir.  Les chercheurs sont déjà plutôt certains des espèces candidates qui viendront s'établir dans les zones de l'ouest de l'Arctique, et les recherches sur les habitats qui seront probablement vulnérables à la colonisation par certaines espèces progressent.

Avant tout, M. Reist croit qu'il est essentiel de réaliser ces recherches maintenant parce que le monde et notre environnement – particulièrement dans l'Arctique – sont en constante évolution et que les changements vont se poursuivre, plus rapidement que jamais.   Comme il le dit si bien : [Traduction] « Les paysages que nous connaissons seront, littéralement et métaphoriquement, très différents dans quelques décennies et nous n'aurons aucun contrôle direct sur ces changements. Il y aura sans aucun doute des surprises, mais si nous effectuons le plus de recherches possible dès le début, peut-être que ces surprises seront moins nombreuses et plus espacées.  Il va de soi que plus nous en apprenons maintenant, mieux nous serons préparés à faire face aux changements qui sont, en fait, déjà en cours . »

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