Des tests de grossesse pour les bélugas du Saint-Laurent !

Les bélugas surfaçage/Crédit photo: Véronique Lesage, MPO

Les bélugas surfaçage/Crédit photo: Véronique Lesage, MPO

Fin de l'été 2013. Sur le pont du navire, Véronique Lesage, chercheuse à l'Institut Maurice-Lamontagne à Mont-Joli, scrute les eaux agitées de l'estuaire du Saint-Laurent. Entre ciel et mer, des points blancs percutent sa rétine et oscillent au rythme de la houle : des bélugas. Enfin. La campagne d'échantillonnage peut débuter.

Malgré des conditions météorologiques difficiles, la chercheuse scientifique de Pêches et Océans Canada et ses collaborateurs réussiront en trois semaines à prélever des morceaux de peau et de lard d'une vingtaine de ces résidents emblématiques du fleuve. Objectif principal? «Déterminer à partir de ces échantillons si la proportion de femelles bélugas en gestation est comparable à celle attendue chez une population de baleines en santé. Soit  environ un tiers des femelles adultes normalement», précise Véronique Lesage. Un test de grossesse pour le moins inhabituel.

Réalisé dans le cadre de la mise en œuvre du plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent, ce projet s'étalera sur quatre ans, dont trois d'échantillonnage aléatoire pour recueillir des données significatives. À terme en 2016, les résultats   permettront de mieux comprendre pourquoi la population de bélugas du Saint-Laurent est si fragile. De 2007 à l'automne 2013, le nombre estimé de baleines blanches est passé de 1 100 individus environ à seulement 890.

Un test de grossesse sur mesure

Dès 2007, lors d'une revue du statut du béluga du Saint-Laurent, les scientifiques de Pêches et Océans Canada avancent l'hypothèse d'un faible recrutement (nombre de naissances, nombre de jeunes se rendant jusqu'à la maturité sexuelle) pour expliquer la diminution de la population. Problème de survie des jeunes ou faible taux de reproduction des femelles?

Grâce à son projet, Véronique Lesage pourra valider si les femelles bélugas du Saint-Laurent sont gestantes à un taux considéré normal, soit 33 % puisque ce cétacé se reproduit une fois tous les trois ans. Encore faut-il être capable de détecter si les femelles sont «enceintes» ou non. «En fait, le taux de progestérone, une hormone sécrétée en grande quantité chez les femelles gestantes, nous permettra d'établir ce taux de gestation avec précision. C'est à l'Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada à Mont-Joli, que l'on dosera l'hormone à partir d'échantillons de lard prélevés sur les bélugas», explique Véronique Lesage.

Une idée hors norme qui a germé dans l'esprit de la chercheuse en 2002 à la suite d'une étude similaire effectuée sur le petit rorqual. Après avoir développé et validé sur des animaux morts (en gestation ou non) sa méthode de dosage de la progestérone dans le gras, Véronique Lesage l'a affinée avec l'aide de collègues du National Oceanic and Atmospheric Administration situé à La Jolla en Californie.

Prélèvement 101

Coupe d'une biopsie de béluga/Crédit photo: © GREMM

Coupe d'une biopsie de béluga/Crédit photo: © GREMM

Durant la campagne d'échantillonnage étalée sur trois ans, à raison de trois semaines par année à la fin du mois de septembre, la chercheuse entend prélever aléatoirement des tissus (peau et lard) de 30 à 40 individus par an. Rien de moins. Une prouesse rendue nécessaire pour obtenir un échantillon représentatif de femelles. Car, dans l'eau, il est parfois difficile de discriminer jeunes mâles et jeunes femelles. Seule une analyse ultérieure à partir de l'ADN de la peau, prélevée en même temps que le lard, permet de confirmer le sexe de la baleine.

Et qui dit prélèvement en milieu naturel dit défi? Oubliez toute analogie avec l'être humain et l'idée de capturer des bélugas pour effectuer une prise de sang. Loin du laboratoire d'analyse, il faut savoir faire preuve d'ingéniosité pour arriver à ses fins.

En fait, les prélèvements se font grâce à un fusil modifié. En guise de balle : une fléchette munie d'un dard capable de récupérer un petit échantillon de la couche externe de gras et de la peau. Mise au point par Robert Michaud du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM), cette technique permet d'effectuer, à distance, une biopsie des bélugas depuis le pont d'une embarcation.

Au-delà du test de grossesse

Les bélugas/Crédit photo: © GREMM

Les bélugas/Crédit photo: © GREMM

Une fois que la carotte de prélèvement de 2,5 cm de long (avec la peau) et de 6 mm de diamètre est récupérée, des généticiens, eux aussi associés à ce projet, peuvent procéder à des analyses génétiques sur la peau. Ils veulent confirmer le sexe de l'individu et doser la progestérone à partir du gras des femelles. Mais pas uniquement cela.

«Malgré le peu de tissu récolté, on pourra aussi s'intéresser à la diversité génétique de l'espèce, doser la testostérone chez les individus mâles pour savoir s'ils ont atteint la maturité sexuelle. De plus, grâce au dosage d'hormones de stress,  nous pourrons mesurer si les bélugas du Saint-Laurent sont exposés à un niveau de stress  comparable à celui des populations plus nordiques où moins d'activités humaines se déroulent», indique Mme Lesage.

Un travail colossal qu'elle ne mènera pas seule. Une escouade formée de Robert Michaud, du GREMM, pour sa fine connaissance des bélugas de l'estuaire, Tim Frasier de l'Université Saint-Mary en Nouvelle-Écosse, généticien spécialiste travaillant sur la structure sociale de cette population, et Greg O'Corry-Crowe du Harbor Branch Oceanographic Institute de Floride, expert en génomique et spécialiste du béluga arctique, lui prêtera main-forte.

Et si un taux de reproduction normal est observé au terme de ce projet d'envergure, soit un tiers des femelles gestantes, il faudra poser d'autres questions pour expliquer le déclin de la population de bélugas du Saint-Laurent. Notamment, «est-ce que les femelles mènent une gestation à terme? Si oui, est-ce que les jeunes survivent?», précise Véronique Lesage.

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