Crabes des neiges et homards dans l'eau chaude!

Friands de crabes des neiges? Dépêchez-vous: le crustacé pourrait se faire plus rare dans votre assiette… d’ici 2070. La faute à quoi? L’augmentation de température dans les eaux du sud du golfe du Saint-Laurent. Une variation potentiellement suffisante pour perturber le cycle de vie et l’habitat de deux locataires emblématiques: le crabe des neiges et le homard, révèlent trois scientifiques de Pêches et Océans Canada.

Avec le projet Changements de l’habitat thermique du crabe des neiges et du homard dans le sud du golfe du Saint-Laurent financé pour un an dès avril 2012, «nous voulions étudier, par le biais de la modélisation, les modifications thermiques des habitats, en relation aux changements climatiques,  de ces deux espèces commercialement importantes pour l’est du Canada», indique Mikio Moriyasu, chef de la section du crabe des neiges pour le Centre des pêches du Golfe basé à Moncton.

Et, devant une augmentation graduelle de la température de l’eau, les deux crustacés ne luttent pas à armes égales. Contrairement au homard capable de vivre jusqu’à 25 mètres de profondeur dans des eaux tempérées entre -1,5 et 22 °C, le crabe des neiges, lui, évolue à 40-250 mètres de fond dans une gamme de température beaucoup plus étroite, de préférence entre -1 et 3 °C dans le sud du golfe du Saint-Laurent.

Selon M. Moriyasu, «s’il y avait des changements drastiques dans la température, la survie du crabe des neiges serait menacée à long terme».

Un projet capital

Crabe des neiges mâle (en haut) et femelle adulte (en bas) – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Crabe des neiges mâle (en haut) et femelle adulte (en bas) – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Une menace réelle qui s’appuie notamment sur des données historiques de températures mesurées en surface par des satellites ou en profondeur lors de campagnes d’échantillonnage des espèces.

«Depuis le milieu des années 1990, la température moyenne des eaux du sud du golfe du Saint-Laurent a augmenté de 1,5 °C. On constate aussi que la couche intermédiaire d’eau froide, propice à l’habitat du crabe des neiges, a diminué en volume et en surface depuis cette période. Dans les 6 dernières années, le volume d’eau froide s’est même retrouvé en deçà de la moyenne des 30 dernières années», indique Joël Chassé, chercheur scientifique pour le Centre des pêches du Golfe basé à l’Institut Maurice-Lamontagne.

Avec l’aide de ses collègues Mikio Moriyasu et Michel Comeau, chef de la section du homard pour le Centre des pêches du Golfe, M. Chassé a modélisé l’habitat thermique du crabe des neiges et du homard dans le cadre de ce projet. «Comme nous savions que la population de crustacés se déplace en fonction des masses d’eau froide, nous avons mis sur pied un modèle numérique capable de prévoir l’étendue des habitats convenables pour les deux espèces d’ici l’horizon 2070», précise M. Chassé.

Mais, pour déterminer ainsi la distribution régionale des deux espèces, il a fallu construire et personnaliser l’outil prédictif à partir de modèles atmosphériques et hydrologiques (précipitations, eau douce) en plus d’y intégrer les conditions océaniques régionales. Un travail de fourmi qui qui en est à ses débuts mais qui constitue une avancée significative, confie le chercheur.

«Nous affinons encore le modèle en y incluant des paramètres comme la concentration en oxygène ou l’acidité des eaux, indique M. Comeau. Comment une zone d’eau acide affecterait-elle la calcification des carapaces et la croissance des deux crustacés? Est-ce que des eaux hypoxiques (faibles concentrations en oxygène) ont des conséquences sur le développement des larves, sur la biologie des espèces?» Autant de questions qui demandent des réponses.

Des habitats qui changent?

Homard sortant de son abri à dix mètres de profondeur - fond rocailleux au large de Néguac (Nouveau-Brunswick) – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Homard sortant de son abri à dix mètres de profondeur - fond rocailleux au large de Néguac (Nouveau-Brunswick) – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Selon les prévisions actuelles du modèle, il apparaît que l’étendue de l’habitat convenable du crabe des neiges est en diminution, pendant que celle du homard semble en expansion.

Une information brute qu’il faut nuancer, explique Michel Comeau. «Si la zone géographique où la température est acceptable pour le cycle de vie du homard augmente, cela ne veut pas dire qu’elle offre a priori l’habitat de fonds rocailleux favorable à l’établissement de l’espèce», ajoute-t-il.

Grâce à sa tolérance à une plus grande amplitude de températures que le crabe des neiges, le homard a déjà effectué une expansion de son habitat depuis 20 ans. Des mouvements de populations qui profitent à certaines zones de pêche comme le nord de l’Île-du-Prince-Édouard. À l’opposé, le détroit du Northumberland a vu sa population de homards diminuer, car la température en été est déjà supérieure à 22 °C, une température proche du seuil létal pour le homard. «En 2011-2012, nous avons constaté des débarquements records, depuis les premiers relevés en 1892, dans toutes les régions du Golfe sauf celle du détroit du Northumberland», dit M. Comeau.

Pour le crabe des neiges, la diminution de la surface habitable aurait pour conséquence une diminution de l’abondance de l’espèce. Comme le confie Mikio Moriyasu, l’augmentation progressive de la température de l’eau pourrait avoir des répercussions entre autres sur le cycle reproducteur des femelles, la croissance et la survie des larves, ainsi que sur l’augmentation de la fréquence de mue. Pour Michel Comeau, le homard serait moins affecté: le réchauffement des eaux entraînerait principalement une augmentation de la fréquence de ponte des femelles qui pourrait passer d’une ponte aux deux ans à des pontes annuelles.

Conséquences économiques

D’une grande importance économique pour l’est du Canada, l’évolution des deux espèces de crustacés par rapport aux changements climatiques est suivie de près par les scientifiques de Pêches et Océans Canada.

Et pour cause. «Plus de fréquence de mue signifie que le crabe des neiges, vulnérable après la mue (carapace molle), subirait plus de mortalité par manipulation durant la saison de pêche. D’aucune valeur commerciale, les crabes à carapace molle sont rejetés en mer par les pêcheurs», explique M. Moriyasu. Les crabes qui ne survivent pas à cette manipulation ne contribueront pas à la reproduction de l’espèce.

Un problème épineux, car «si les femelles pondaient leurs œufs une fois par an comparé à une fois tous les deux ans sous le régime thermique très froid actuel, elles pourraient avoir besoin de plus de mâles adultes pour s’accoupler», ajoute le chercheur.

Pour préserver la ressource pour les décennies à venir, les scientifiques devront continuer de fournir des avis fiables aux gestionnaires des pêches, d’où l’importance de bâtir un modèle prédictif le plus réaliste possible.

Levée de casier durant la saison de pêche du crabe des neiges – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Levée de casier durant la saison de pêche du crabe des neiges – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Bateau prêt à partir à la pêche aux crabes des neiges – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Bateau prêt à partir à la pêche aux crabes des neiges – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Pêche au homard – installation des casiers – Crédit photo: MPO, Région du golfe

Pêche au homard – installation des casiers – Crédit photo: MPO, Région du golfe

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