Quand le saumon atlantique retourne à la maison… plus d'une fois!

Quand reviendras-tu? Une question que l’on pourrait poser au saumon atlantique frayant dans les eaux de la rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick. Depuis 20 ans, il y revient plus souvent pour concevoir sa descendance. Une fois, deux fois et plus encore durant toute sa vie de poisson adulte. Un retour aux sources répété lié à l’abondance de nourriture, selon deux scientifiques de Pêches et Océans Canada.

«Pour d’autres chaînes alimentaires océaniques, des scientifiques avaient déjà montré une telle dépendance d’un animal à l’abondance de ses proies. Mais, c’est la première fois que l’on est capables de le démontrer pour le saumon Atlantique. La profusion de petits poissons dans le sud du golfe du Saint-Laurent expliquerait pourquoi un nombre croissant de saumons viennent se reproduire plus d’une fois dans la rivière Miramichi», explique Gérald Chaput, biologiste de Pêches et Océans Canada pour la région du Golfe.

Dans un article paru en mai 2012 dans le Journal of Marine Science du Conseil international pour l’exploration de la mer, M. Chaput et son collègue biologiste Hugues Benoît établissent aussi pour la première fois qu’un nombre croissant de saumons atlantiques (Salmo salar de son nom scientifique) écourtent leur séjour en mer d’un an ou plus avant de retourner frayer en automne, car ils refont le «plein d’énergie» dans une épicerie océanique très proche de la rivière Miramichi. De quoi leur épargner les migrations océaniques, épuisantes et parfois mortelles, nécessaires pour s’alimenter.

Retour au bercail

Navire de recherche servant au relevé multiespèces pour  évaluer la faune aquatique – Crédit photo: MPO Secteur des Sciences, Région du  Golfe

Navire de recherche servant au relevé multiespèces pour évaluer la faune aquatique – Crédit photo: MPO Secteur des Sciences, Région du Golfe

Si la rivière Miramichi accueille aujourd'hui la plus grande population de saumons atlantiques dans la partie orientale de l'Amérique du Nord, ce n'est pas un hasard. «Au départ, on pensait que la fermeture de pêcheries avait permis l'augmentation du nombre de saumons depuis le début des années 1990. «Ces fermetures ont été bénéfiques, mais une diminution du nombre de grands prédateurs des proies du saumon s'est aussi ajoutée à cela. Par exemple, la diminution de la morue a donné lieu à une chute de la prédation sur les populations proies du saumon et a permis à ces populations de petits poissons de prospérer dans le sud du golfe du Saint-Laurent», dit Gérald Chaput.

«Opportuniste, le saumon profite depuis de ces petites proies pour faire ses réserves en mer au printemps avant de retourner frayer en rivière à l’automne», ajoute M. Chaput. Une procession que le saumon n’effectuera qu’une fois par an (voir encadré Le saviez-vous?).

Selon M. Chaput, «il n’y a pas de raison particulière à la mortalité du saumon en mer à part la pêche commerciale. Par contre, dès que le saumon ne trouve pas assez de nourriture pour son développement, il devient plus vulnérable à la prédation. Des changements dans les courants maritimes et dans les températures des eaux peuvent aussi le pousser vers des zones d’alimentation où il y a plus de prédateurs.»

«En fait, l’augmentation des reproducteurs est cohérente avec les faibles taux de mortalité constatés et la proximité d’une nourriture abondante et adéquate en taille pour le saumon. Certains saumons peuvent ainsi retourner frayer en rivière après seulement quelques mois passés à refaire leurs réserves dans le sud du golfe», précise M. Chaput.

Les mains dans l'eau

Relâche d’un saumon atlantique adulte dans la rivière Miramichi  après sa capture dans un filet trappe servant à l’évaluation des populations –  Crédit photo: MPO Secteur des Sciences, Région du Golfe

Relâche d’un saumon atlantique adulte dans la rivière Miramichi après sa capture dans un filet trappe servant à l’évaluation des populations – Crédit photo: MPO Secteur des Sciences, Région du Golfe

Concrètement, pour estimer les populations de saumon retournant frayer dans la rivière Miramichi, les scientifiques de Pêches et Océans Canada utilisent des filets trappes placés dans l’estuaire. «Initié dans les années 1950, ce programme de surveillance se déroule de la mi-mai à la fin octobre chaque année. Une fois le poisson piégé vivant, on l’échantillonne, c’est-à-dire qu’on relève des caractéristiques comme sa longueur, son poids, et des écailles permettant par la suite de déterminer son âge et le nombre de fraies, avant de le remettre en liberté et le laisser poursuivre sa remonté de la rivière. À partir de ces données, nous sommes capables d’évaluer le nombre de poissons qui sont revenus», explique Gérald Chaput.

Oui, mais comment savoir si le poisson fait son premier retour à la maison ou si c’est un habitué de cette transhumance aquatique? En observant ses écailles un peu à la manière des anneaux de croissance d’un arbre, répond M. Chaput.

«Sur celles-ci, on peut lire toute l'histoire du poisson, car la croissance de l'écaille se fait par dépôt successif de minéraux. On peut donc connaître l'âge du poisson, et bien plus encore. En période de reproduction et durant le jeûne hivernal, c'est-à-dire après la fraie, le poisson puise dans ses réserves énergétiques accumulées durant son séjour en mer. Cette étape laisse des traces sur les écailles comme un "trou", une érosion de la couche de minéraux en fait. Compter le nombre de trous nous donnera le nombre de fraies et on pourra même déterminer si elles sont successives», explique le biologiste.

Une analyse au long cours

Si les découvertes de Chaput et Benoît sonnent aujourd’hui comme une évidence, il leur a fallu analyser et établir des liens entre des données récoltées sur plus de quarante ans par des biologistes experts en eaux douces et des biologistes marins. Que celles-ci concernent les populations de poisson en rivière ou les observations faites en plein océan. «Nos travaux influenceront certainement la façon dont on évalue les conséquences des fermetures de pêcheries ou les mesures à prendre pour rétablir les populations de saumon atlantique», dit le scientifique.

«Pour notre article scientifique, nous avons combiné nos expertises des écosystèmes marins et d«eau douce. Sans la conjugaison de nos expériences et de nos savoirs, nous ne serions peut-être pas parvenus à formuler une hypothèse pour expliquer l'augmentation de l'abondance de saumons atlantiques qui reviennent frayer plusieurs fois dans leur rivière d'origine», dit M. Chaput.

Dans un contexte où les écosystèmes marins et d’eau douce changent, la collaboration scientifique devient primordiale pour approfondir nos connaissances de la dynamique des populations en milieu aquatique. L’avenir passe par là, croit le chercheur.

Le saviez-vous?

Après leur naissance, les jeunes saumons atlantiques passent de deux à quatre ans en rivière (11 à 15 cm de longueur) avant de s’élancer dans l’océan. Là, ils peuvent migrer sur de longues distances pour se nourrir et croître de façon importante avant de revenir se reproduire dans leur rivière natale. Comme l’ont montré les recherches de Gérald Chaput et Hugues Benoît, les saumons de la rivière Miramichi restent plutôt dans le sud du golfe du Saint-Laurent pendant un à trois ans avant leur premier retour à la maison à l’automne. Ils sont alors adultes et mesurent entre 50 et 90 cm. Après cette étape de reproduction, le poisson jeûne en rivière profonde pendant l’hiver et repartira en mer au printemps pour refaire ses réserves dans le golfe et continuer sa croissance.

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