Événements météorologiques extrêmes – Les liens dans l'Arctique

Lorsqu’il s’agit de sciences, de changements climatiques et de conditions météorologiques, il est toujours difficile d’essayer d’établir avec certitude les causes et les effets. Séparer la cause réelle d’une pure coïncidence, puis faire le lien entre les événements météorologiques extrêmes que nous voyons aux nouvelles télévisées et déterminer leur cause précise représente, à tout le moins, un défi.

Présenter des scientifiques comme M. Eddy Carmack, Ph. D. M. Carmack est un scientifique émérite de Pêches et Océans Canada, et pendant la majeure partie de sa carrière, il a été océanographe pour le Ministère. Son travail portait essentiellement sur l’Arctique et les océans du Nord, et il a des choses intéressantes à dire au sujet des changements qu’il constate dans ces secteurs, et des répercussions que ces changements ont sur le reste de la planète.

Lui aussi tient à préciser que son travail, comme celui des autres scientifiques, ne vise pas à faire la preuve des causes et des effets. Et qu’il n’est pas raisonnable de prendre des études liées aux conditions climatiques et de les associer en particulier à un seul phénomène météorologique comme l’ouragan Sandy. Cela étant dit, au cours des deux dernières décennies, il a essayé de trouver des liens entre ce qui se passe dans l’océan Arctique et ce qui se produit dans les zones subarctiques avoisinantes des océans Atlantique et Pacifique. Ce sont les liens entre les processus qui le fascinent, et ce thème est présent dans la majeure partie de ses travaux de recherche.

Il était très bien placé pour examiner ces processus étant donné qu’il a dirigé le projet Les trois océans du Canada (C3O) de 2007 à 2011. Le projet C3O, réalisé dans le cadre de l’Année polaire internationale, comprenait une vaste équipe internationale de scientifiques chargés de recueillir des données intégrées, multidisciplinaires et de référence sur la structure physique, chimique et biologique des eaux subarctiques et arctiques entourant le Canada. Entre autres choses, leurs études ont permis de consigner les éléments physiques des glaces et des océans qui étaient en jeu, et comment ces éléments pourraient être liés à l’atmosphère de l’Arctique et aux changements climatiques plus au sud.

Depuis 2003, dans le cadre des Études conjointes de la glace de mer (JOIS), une initiative internationale dirigée en collaboration avec Mme Fiona McLaughlin et M. Bill Williams et qui comprenait les travaux de nombreux scientifiques de Pêches et Océans Canada, une expédition annuelle a été conduite jusqu’au bassin Canada. Selon M. Carmack, « l’étude du bassin Canada est, à l’échelle mondiale, la principale activité de surveillance menée dans l’Arctique compte tenu de son ampleur du point de vue temporel, spatial et disciplinaire. En fait, le bassin Canada est le ’’ground zero’’ pour les changements climatiques dans l’Arctique. Nous n’avons pas conçu cette étude à l’avance – pour observer l’effondrement soudain de la glace en été et le réchauffement de l’océan, ou pour consigner les changements que subit le tourbillon circumpolaire –, ils sont plutôt survenus au cours de notre étude. »

Ces changements ont été considérables. Ces dernières années, les scientifiques ont été témoins d’une diminution alarmante de la couverture de glace dans l’Arctique. L’année 2007 a été une année critique en ce qui concerne la fonte et l’amincissement des glaces en été. Depuis ce temps, les champs de glace varient d’une année à l’autre mais restent très limités, ce qui cause beaucoup d’inquiétudes.

Étant donné qu’il y a énormément d’eaux libres en été, la chaleur est absorbée par l’océan comme jamais auparavant. Lorsque l’hiver arrive, l’Arctique gèle de nouveau – mais la glace n’est pas aussi épaisse qu’avant – et pour ce faire, il doit d’abord perdre la chaleur qui a été absorbée dans les 10 à 40 mètres à partir de la surface de l’eau. Cette chaleur relâchée réchauffe à son tour l’atmosphère sus-jacente et affaiblit le tourbillon circumpolaire, lequel constitue une vaste région d’air qui est contenu par un puissant courant-jet d’ouest en est qui encercle la région polaire.

M. Carmack a également déclaré ce qui suit : « Le réchauffement du tourbillon circumpolaire a pour effet que ce dernier tourne plus lentement. Lorsque le tourbillon circumpolaire tourne plus lentement, sa limite extérieure, qui est le courant-jet polaire, commence à devenir instable, et à s’agiter. D’importantes vagues sinueuses se créent alors; elles se déplacent plus lentement autour de la Terre et elles ont tendance à rester sur place. Le fait qu’elles demeurent sur place signifie que les modèles climatiques ont tendance à rester plus longtemps à un endroit donné. Ainsi, une vague de chaleur, une sécheresse ou un ouragan pourrait avoir le désagréable résultat de faire du surplace pendant plus longtemps que la normale à un endroit donné. »

M. Carmack a également affirmé : « À la fois aux niveaux atmosphères supérieurs et plus près de la surface de l’eau, dans l’Arctique toutes les conditions sont réunies pour que les masses d’air arctique soient déstabilisées et dévient vers le sud, pour interagir avec de l’air chaud et humide qui provient des régions plus au sud. Cela signifie que nous pouvons nous attendre à connaître plus souvent des événements météorologiques extrêmes à grande échelle dans les régions du sud du Canada et des États-Unis, lorsque les masses d’air arctique et subtropical entrent en collision, comme dans le cas de l’ouragan Sandy. »

M. Carmack signale toutefois qu’il s’agit de caractéristiques générales. Par contre, il souligne l’ensemble indéniable de liens en cascade. Il fait remarquer qu’il y a un lien entre la diminution des glaces arctiques, l’accumulation plus importante de chaleur à la surface durant l’été, l’affaiblissement du tourbillon circumpolaire, l’apparition de grands méandres dans le courant-jet polaire et les tempêtes dont nous avons été témoins au cours des dernières années. Selon lui, c’est plutôt lorsqu’on établit un lien absolu entre un événement météorologique comme l’ouragan Sandy, qui s’est produit sur quatre à huit jours, et tous les phénomènes mentionnés plus haut que l’on fait fausse route.

Il compare aussi ces liens à une réaction en chaîne. Il a fallu attendre longtemps avant que la diminution des glaces en été ait une incidence sur des événements atmosphériques. Et la réaction en chaîne comporte d’autres éléments qui s’entrechoquent,  comme la hausse de la température de l’eau, l’acidification des océans, la modification de la structure de la chaîne alimentaire et les changements touchant aux processus fondamentaux de production d’aliments primaires.

M. Carmack ajoute que le processus climatique ne se fait pas à sens unique. « On semble croire que l’Arctique est en quelque sorte une victime. Nous produisons du dioxyde de carbone ici, dans le Sud, et le gaz fait tous ces ravages là-bas, dans le Nord. Je crois que les gens devraient réaliser que l’Arctique ne va pas endurer ça placidement. Comme nous pouvons le voir, l’Arctique va entraîner des changements assez importants dans la zone de confort où nous vivons. Ces changements concernent nos régimes climatiques, nos régimes pluviaux, nos températures, la longueur des événements extrêmes, comme les sécheresses et les vagues de froid, et ainsi de suite.  Il ne fait aucun doute qu’il y aura des conséquences à ce que nous faisons pour changer notre connectivité à l’Arctique.

Avons-nous atteint un point de bascule? Cela dépend probablement un peu de ce que l’on considère comme « normal » ou comme la « nouvelle norme ».

« Nous vivons dans un monde qui est de moins en moins linéaire et prévisible, explique le M. Carmack. Il s’agit d’un système complexe et chaotique qui change très rapidement en raison de nos activités. Dans l’Arctique, ce futur non linéaire et imprévisible se conjugue au présent. En étudiant et en comprenant les processus qui se déroulent là-bas, nous avons l’occasion d’entrevoir l’avenir. Cela nous permettra de définir de meilleures politiques climatiques pour le Sud, avant que les changements profonds qui se produisent dans le Nord secouent le milieu où nous vivons, respirons et nous nourrissons. »

Peu importe l’endroit où se déroule le débat sur le climat, une chose est sûre : il est dans notre intérêt de comprendre les liens entre les choses et d’essayer de définir des politiques et des mesures d’adaptation qui fonctionnent. L’Arctique nous a permis d’entrevoir l’avenir. Il nous incombe de ne pas nous fermer les yeux, de prendre l’avertissement au sérieux et de demander à nos décideurs d’élaborer des stratégies pour empêcher que le possible devienne inévitable.

Comme les Scouts le disent si bien : « Toujours prêt ».

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