Caprelles dans la ligne de mire

Caprelles mâle et femelle Crédit photo: T. Nickell, SAMS

Caprelles mâle et femelle Crédit photo: T. Nickell, SAMS

En 2003, les mytiliculteurs de la région de Carleton sont inquiets. Une espèce envahissante, la caprelle japonaise, a débarqué. Elle pullule sur les collecteurs et les lignes d’élevages de moule. Suffisamment pour mettre en péril le naissain de moules ou ralentir sa croissance? Qui sait? Pour déterminer si l’espèce est nuisible, un projet de Pêches et Océans Canada s’est penché sur la «menace japonaise». De très près.

35 mm de long: c’est la taille d’un mâle adulte. Rien d’impressionnant ici. Sauf qu’il est arrivé que l’on atteigne 200 000 individus au mètre carré dans le golfe du Saint-Laurent, la baie des Chaleurs ou les îles de la Madeleine. Des invités indésirables plutôt agressifs qui délogent sans vergogne les espèces de caprelles indigènes et se fixent de préférence sur des structures artificielles d’élevage. De quoi impressionner tout travailleur de la mer lorsqu’il remonte ses filières.

«Si la biologie de cette caprelle originaire du Japon était plutôt bien connue, on savait très peu de choses avant d’entamer notre étude sur la nature des interactions de ce crustacé avec les naissains de moule. Avec Christian Turcotte, étudiant à la maîtrise à l’époque, nous avons écumé la littérature grise avant d’étayer nos hypothèses scientifiques et de les tester. Un beau défi intellectuel», dit Bernard Sainte-Marie, chef et chercheur scientifique à la section biologie et conservation des invertébrés de la Direction des sciences halieutiques et aquaculture de l’Institut Maurice-Lamontagne (IML) à Mont-Joli.

«Comprendre les mécanismes de nuisances représentait un pan de notre projet. Et, essayer de contrôler cette population d’envahisseurs était un aspect technique tout aussi stimulant», ajoute le chercheur.

De l'art de nuire

Caprelles et moules: une compétition pour l'espace? Crédit photo: B. Thomas, MAPAQ

Caprelles et moules: une compétition pour l'espace? Crédit photo: B. Thomas, MAPAQ

Menée par Bernard Sainte-Marie en collaboration avec Marcel Fréchette (IML) et Réjean Tremblay (Université du Québec à Rimouski), l’enquête scientifique reste complexe, le crustacé coupable pouvant nuire à la mytiliculture de diverses manières.

«Dans un premier temps, nous nous sommes demandé si les caprelles se nourrissaient des jeunes larves de moules. Étant donné la taille de l’envahisseur et la trop forte dégradation du contenu de leur estomac, nous avons opté pour une analyse immunologique : des tests d’agglutination à un anticorps contre la moule. Cela nous renseigne sur la présence ou non de tissus de moules dans l’estomac des caprelles. Ici, les tests nous ont permis d’apprendre que les caprelles ne se nourrissaient pas de jeunes moules», explique M. Sainte-Marie.

Y aurait-il alors une compétition si féroce pour l’occupation de l’espace que le naissain aurait de la difficulté à se développer? Pas franchement, précise le chercheur. «Sur les observations que nous avons faites sur des sites d’élevage, les caprelles recouvrent le naissain, mais ne prennent pas sa place. Et ce, même si on observe des centaines d’individus au centimètre linéaire», ajoute-t-il. En fait, la forte densité de caprelles handicape seulement la croissance des moules et la vitesse à laquelle elles seront commercialisables. En général, indépendamment des conditions de température, il faut compter de 18 à 24 mois pour qu’une moule atteigne la taille requise pour sa mise en marché.

Finalement, le chercheur et son équipe ont décidé de vérifier une de leurs hypothèses les plus prometteuses. Et si les caprelles faisaient concurrence au naissain non sur le plan territorial, mais plutôt sur celui des ressources alimentaires disponibles dans la colonne d’eau?

Pourquoi pas? Capable de filtrer, la caprelle japonaise a un avantage. Dans les élevages de moules, elle se tient sur la couche de moules qui enveloppe les câbles en propylène des collecteurs à l’aide des crochets de ses pattes postérieures. Avec ses antennes, elle est alors capable de balayer la colonne d’eau et de capter le zooplancton et le phytoplancton avant les moules.

«De vrais voleurs de nourriture! Un cas de cleptoparasitisme en fait. Les plus petites caprelles bénéficient du courant inhalant des moules et s’alimentent au détriment des coquillages voisins. Cela augmente leur capacité de croissance par rapport à celle des moules dans une phase pourtant critique pour le développement du naissain. Moins il y a d’envahisseurs au centimètre carré et mieux la moule se porte!», explique Bernard Sainte-Marie.

Réalisés à la fois à l'Institut Maurice-Lamontagne et en partenariat avec des mytiliculteurs de la baie des Chaleurs en Gaspésie, ces travaux sont les premiers à évoquer ce cas de cleptoparasitisme sur la scène internationale. Cela expliquerait aussi pourquoi on retrouve les caprelles en si grand nombre sur des structures artificielles d’élevage et peu sur des structures naturelles. Là où ses prédateurs naturels (poissons), comme ceux de la moule, sont le plus présents.

Envahissement sous contrôle

Relève de filières infestées Crédit photo: B. Sainte-Marie, MPO

Relève de filières infestées Crédit photo: B. Sainte-Marie, MPO

Avec les rudes conditions hivernales, une partie de la population de caprelles est décimée chaque année. Néanmoins, cet écrémage naturel ne suffit pas. Il y a toujours des femelles qui échappent au baiser glacial de l’hiver pour mieux se reproduire au printemps et en été. Les jeunes caprelles peuvent alors bénéficier de l’effet de pompage des moules juvéniles.

Aussi, «pour contrôler au mieux l’envahissement, on peut utiliser un procédé de saumurage. Cela consiste à remonter les filières de collecteurs, puis à les passer en séquence dans un bassin saturé en sel et alimenté en continu par des cristaux de sel de mer. Le passage dure de 30 secondes à 1 minute. Cela suffit pour tuer presque instantanément les jeunes caprelles. Tout comme chez l’adulte, leurs branchies externes sont très sensibles à la salinité. Un phénomène d’osmose inverse s’enclenche rapidement et c’est la mort assurée», dit Bernard Sainte-Marie.

Mais comment survivent les moules à cette opération de nettoyage passablement salée? Aussitôt plongés dans la saumure, les coquillages se ferment hermétiquement. Il y a peu de risque. Une fois le traitement terminé, les filières sont remises en eau à 2 ou 3 mètres sous la surface.

«Même si cette technique s'avère très efficace, l'utilisation d'un tel procédé est contraignante sur le terrain et les coûts économiques associés peuvent rebuter les éleveurs de moules. On l'utilise donc uniquement en cas de besoin, en cas de fortes infestations», conclut Bernard Sainte-Marie. La caprelle n'a qu'à bien se tenir.

Pour aller plus loin

Pour en apprendre plus sur la caprelle et faire la différence avec des espèces semblables, consultez le Carnet d'identification sur les espèces envahissantes (version Web ou PDF).

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