Évaluation des impacts de la conversion des concessions d'élevage d'huîtres sur le fond en concessions d'élevage en suspension dans les rivières Foxley et Trout, à l'Île-du-Prince-Édouard

Figure 1. Ostréiculture en suspension dans la rivière Foxley, à l'Île-du-Prince-Édouard.

Figure 1. Ostréiculture en suspension dans la rivière Foxley, à l'Île-du-Prince-Édouard.

Figure 2. Forme typique d'huîtres élevées en suspension et sur le fond dans l'Est du Canada. Dans cet exemple, la hauteur et la largeur de la coquille (d'après Galtsoff 1964) sont de 88 par 64 mm (élevage en suspension) et de 84 par 39 mm (élevage sur le fond).

Figure 2. Forme typique d'huîtres élevées en suspension et sur le fond dans l'Est du Canada. Dans cet exemple, la hauteur et la largeur de la coquille (d'après Galtsoff 1964) sont de 88 par 64 mm (élevage en suspension) et de 84 par 39 mm (élevage sur le fond).

La culture des huîtres au Canada évolue graduellement, passant de l'utilisation traditionnelle de l'environnement benthique (élevage sur le fond) à l'élevage en suspension (en surface ou en surélévation). Certains ostréiculteurs dans le réseau des rivières Foxley et Trout à l'Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) ont essayé cette nouvelle méthode et de nombreux titulaires de concessions dans cette zone demandent maintenant l'autorisation de convertir leurs concessions d'élevage sur le fond en concessions d'élevage en suspension (figure 1).

Au point de vue des techniques ostréicoles, l'élevage des stocks d'huîtres en suspension dans la partie supérieure de la colonne d'eau comporte de nombreux avantages. Cette stratégie protège les stocks des prédateurs benthiques et facilite les procédures de tri selon la taille et de récolte des huîtres. De plus, les températures relativement plus chaudes ainsi que les sources alimentaires plus importantes près de la surface améliorent la croissance et réduisent la durée du cycle de production. Les huîtres élevées en suspension atteignent généralement une taille commercialisable en trois à quatre ans, ce qui est beaucoup plus rapide que les cinq à huit ans normalement nécessaires à celles élevées sur le fond. En outre, les huîtres élevées en suspension sont plus rondes et plus belles, ce qui accroît leur valeur sur le marché et leur attrait auprès des consommateurs (figure 2).

D’une perspective écologique, les avantages potentiels de la culture ostréicole en suspension comprennent la formation d'un habitat supplémentaire pour les espèces indigènes de poissons et d'invertébrés. Les organismes filtreurs, comme les huîtres, jouent aussi un rôle important en favorisant la croissance de la végétation (p. ex., zostère) et en améliorant la qualité de l'eau dans les écosystèmes aquatiques. D'un autre côté, la consommation du phytoplancton par les huîtres d'élevage ne devrait pas surpasser la capacité de l'écosystème à renouveler cette biomasse phytoplanctonique, car cela pourrait engendrer des conditions néfastes pour les gisements sauvages de mollusques.

La conversion des concessions d'élevage traditionnel sur le fond en concessions d'élevage en suspension dans le réseau des rivières Foxley et Trout (une zone de culture intensive où les concessions d'huîtres couvrent 22 % de la baie) soulève quelques préoccupations parmi les organismes de réglementation et les intervenants, qui demandent plus d'informations sur les impacts écologiques potentiels du nombre accru d'huîtres (Crassostrea virginica) cultivées plus haut dans la colonne d'eau.  Pêches et Océans Canada (MPO) a financé un projet dans le cadre de son Programme de recherche sur la réglementation de l'aquaculture (PRRA) afin d'élaborer un modèle à l'échelle de la baie en mesure de prévoir les impacts découlant de la conversion des concessions d'élevage des huîtres sur le fond en concessions d'élevage en suspension sur la disponibilité de la nourriture dans cette zone.

L'équipe de recherche, dirigée par Luc Comeau, Ph. D., et Rémi Sonier (MPO), a prévu une étude en trois volets pour 1) comparer la densité de mise en charge de l'élevage en suspension par rapport à l'élevage sur le fond dans le réseau des rivières Foxley et Trout, 2) estimer la capacité de ces huîtres à filtrer les particules de la colonne d'eau et 3) déterminer les impacts à l'échelle de la baie.

Partie 1 – Densité de mise en charge

Les scientifiques ont commencé leur travail en juin 2012 en déterminant la densité de mise en charge des huîtres cultivées en suspension par rapport aux huîtres cultivées sur le fond dans le réseau des rivières Foxley et Trout. Cela impliquait de compter chaque poche et chaque cage dans les 32 concessions d'élevage en suspension. Des plongeurs ont ensuite mené un relevé du fond, recueilli des huîtres dans 121 quadrats répartis au hasard entre les concessions d'élevage sur le fond et le stock sauvage provenant des récifs naturels.  Ces huîtres ont été dénombrées et mesurées afin de déterminer la densité et la composition des populations sur le fond. 

Les scientifiques ont constaté que la densité de mise en charge pour la culture en suspension (cages et poches flottantes) était généralement plus faible que pour la culture sur le fond et les gisements naturels d'huîtres. Les concessions d'élevage en suspension sont actuellement sous-exploitées, laissant entendre que l'industrie en est encore au stade de dévelopement. Selon M. Comeau, « seule une concession d'élevage en suspension exploitée au maximum de sa capacité et utilisant des engins flottants amarrés conformément aux lignes directrices dans l'ensemble de la zone pourrait se comparer à une concession d'élevage sur le fond en ce qui concerne la densité de mise en charge. »

Partie 2 – Taux de filtration

Les échantillons d'huîtres élevées en suspension et sur le fond ont été rapportés au laboratoire afin que les scientifiques puissent mesurer leurs taux de filtration Note de bas de page 1 respectifs lorsqu'elles s'alimentent de compositions naturelles de phytoplancton. Les scientifiques ont aussi noté les différences physiques entre ces huîtres, comme la taille de leurs branchies, la taille de leur coquille et leur poids (poids sec).

Les résultats révèlent que les huîtres élevées en suspension démontrent un poids sec plus élevé que les huîtres élevées sur le fond, pour une hauteur de coquille comparable.  Malgré tout, les huîtres élevées en suspension affichent des taux de filtration beaucoup plus faibles que les huîtres élevées sur le fond, relativement à la taille de l’individu.

À l'aide de ces données ainsi que des densités de mise en charge, les scientifiques ont pu déterminer que les taux de filtration par unité de surface dans les concessions les plus fortement exploitées étaient de 66,5 ± 8,5 (poches flottantes), de 86,5 ± 8,6 (cages flottantes) et de 197,3 ± 144,4 (élevage sur le fond) litres par heure par mètre cube (L h−1 m−2). Selon les densités actuelles de mise en charge, la conversion à l'élevage en suspension pourrait donc se traduire par une réduction du taux de filtration par rapport aux activités traditionnelles d'élevage sur le fond, se traduisant subséquemment par une potentielle réduction nette de la pression du broutage.

Si les poches et les cages flottantes étaient chargées au maximum, le taux de filtration maximal théorique par unité de superficie serait inférieur aux taux de filtration calculés pour l'élevage sur le fond et les récifs naturels d'huîtres.

Partie 3 – Évaluation des impacts à l'échelle de la baie

Figure 3. La zone de la rivière Foxley est illustrée en vert. La zone de la rivière Trout est illustrée en bleu.

Figure 3. La zone de la rivière Foxley est illustrée en vert. La zone de la rivière Trout est illustrée en bleu.

Les scientifiques ont intégré les données sur le taux de filtration dans un modèle à l'échelle de la baie afin de définir le potentiel de broutage des huîtres et de quantifier les impacts associés à différents scénarios de culture sur les ressources alimentaires disponibles (phytoplancton).

D'après ce modèle, l'estimation du temps nécessaire aux huîtres dans la concession (stocks sur le fond et en suspension) pour filtrer toute l'eau de l'estuaire était d'environ 9,8 jours. En tenant compte de l'action de la marée dans la zone, l'équipe de recherche a pu déterminer le temps de renouvellement de l'eau dans la baie. L'équipe a estimé que la marée de vive-eau prend 2,1 jours et que la marée de morte-eau prend 4,6 jours à remplacer tout le volume d'eau du réseau des rivières Foxley et Trout. Cela signifie que les marées remplacent toute l'eau de la baie 3,4 fois plus vite que les huîtres peuvent filtrer le phytoplancton et que, par conséquent, cette source de nourriture est principalement fonction du régime des marées. Si l'on convertissait toutes les concessions pour l'élevage en suspension selon les densités actuelles de mise en charge, les marées renouvelleraient la nourriture disponible cinq fois plus rapidement que les huîtres filtreraient le phytoplancton. Cette évaluation à l'échelle de la baie indique que la culture des huîtres en suspension ne limite pas l'abondance du phytoplancton dans le réseau des rivières Foxley et Trout.

Cependant, un modèle à échelle réduite a révélé que la conversion des concessions d'élevage sur le fond en concessions d'élevage en suspension pourrait avoir un impact négatif sur les ressources en phytoplancton dans la portion supérieure de la baie, c'est-à-dire dans la rivière Trout (voir la figure 3). L'une des raisons est que la majorité des concessions d'élevage sur le fond dans la rivière Trout ne sont plus exploitées en raison de l'abondance des prédateurs benthiques, notamment l'Urosalpinx et les étoiles de mer. La conversion des concessions pour l'élevage en suspension augmenterait donc la biomasse d'huîtres dans cette partie de la baie. De plus, les marées prennent plus de temps à renouveler l'eau dans la rivière Trout qu'ailleurs dans la baie. Pour ces raisons, la conversion pour l'élevage en suspension augmenterait la pression associée au broutage dans la partie supérieure de la baie, ce qui pourrait engendrer un appauvrissement localisé des stocks de phytoplancton.

Conclusion

Les résultats de l'étude indiquent que, d'après les données recueillies sur le terrain et en laboratoire ainsi qu'avec les scénarios modélisés, la conversion de concessions d'élevage sur le fond entièrement opérationnelles en concessions d'élevage en suspension représenterait en fait une réduction du potentiel de broutage par les huîtres. M. Comeau affirme que « la conversion de l'ensemble des concessions d'élevage sur le fond en concessions d'élevage en suspension réduirait en fait la pression exercée par le broutage dans le réseau. » 

Cependant, cette conclusion ne s'applique pas à la partie supérieure du réseau dans la baie, c'est-à-dire la rivière Trout, car les concessions d'élevage sur le fond n'y sont plus exploitées, on y trouve des récifs naturels d'huîtres et le renouvellement de l'eau par les marées y est relativement faible. « Le cas de la rivière Trout est un bon exemple d'interactions complexes entre les caractéristiques naturelles, les conditions environnementales et les activités anthropiques dans les zones côtières, explique Thomas Guyondet (MPO), membre de l'équipe de recherche. Cela démontre également la nécessité d'adopter des méthodes détaillées sur le plan spatial afin de gérer durablement ces régions. »

Les prochaines étapes de recherche comprennent d'autres études dans la zone de la rivière Trout : « Nous continuons notre travail dans la rivière Trout afin d'examiner et de comparer les régimes alimentaires des huîtres élevées en suspension et sur le fond ainsi que la façon dont ils se chevauchent, précise Rémi Sonier, candidat au doctorat (MPO). La vitesse à laquelle les cellules de phytoplancton se multiplient dans la rivière Trout est un autre élément que nous souhaitons intégrer dans les modèles. »

Cette recherche permet de faire une évaluation initiale du réseau des rivières Foxley et Trout et de l'impact potentiel de la conversion des concessions d'élevage d'huîtres sur le fond en concessions d'élevage en suspension, de même que de l'impact de l'exploitation de ces deux types de concessions dans la même zone de la baie. Les résultats préliminaires ont été présentés au Conseil de gestion des concessions aquacoles de l'Île-du-Prince-Édouard aux fins d'examen.  Les données et les analyses finales de la recherche formeront un fondement scientifique pour la prise de décisions quant à savoir si le Conseil autorise la conversion des concessions, et elles lui permettront de prendre de meilleures décisions quant au choix des site; ce qui favorisera une planification spatiale efficace des activités aquacoles dans le réseau des rivières Foxley et Trout.

La recherche dans le cadre du Programme de recherche sur la réglementation de l'aquaculture fournit des renseignements essentiels aux gestionnaires et aux organismes de réglementation pour une prise de décisions fondées sur des données scientifiques à l'appui d'une industrie aquacole durable au Canada.

Équipe de recherche : Thomas Landry, Rémi Sonier, Luc Comeau, Thomas Guyondet (MPO) et Réjean Tremblay (Institut des sciences de la mer de Rimouski, Université du Québec à Rimouski)

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