Des envahisseurs marins sous haute surveillance

Avez-vous déjà entendu parler du crabe vert, de la caprelle, du botrylle étoilé et autres tuniciers? Non? Et pourtant. Qualifiées d’envahissantes, ces espèces ont investi les eaux québécoises en toute discrétion. Enfin, presque. Depuis 2003, des scientifiques de Pêches et Océans Canada suivent de près ces colonisateurs aquatiques et s’affairent à détecter le plus tôt possible le débarquement d’autres invités indésirables dans l’estuaire et le Golfe du Saint-Laurent.

Mais n’est pas envahissant qui veut… «Quand une espèce exotique est retrouvée dans nos eaux, on ne peut pas prédire l’impact économique et écologique qu’elle aura. D’ailleurs, elle sera qualifiée d’envahissante si les dommages causés au milieu marin ou aux industries de la pêche et de l’aquaculture sont importants. Et ce, même s’il n’existe pas de critères scientifiques définis pour caractériser le phénomène», dit Nathalie Simard, biologiste principale aux Sciences de l’habitat à l’Institut Maurice-Lamontagne situé à Mont-Joli et responsable du programme de monitorage des espèces envahissantes pour la région du Québec.

Mis en place par Pêches et Océans Canada dès 2006 à la suite de l’identification aux Îles-de-la-Madeleine de la première espèce envahissante (Codium fragile, une algue venant du Japon, en 2003), ce programme est déployé dans les 3 secteurs maritimes du Québec: la Côte-Nord, la Gaspésie-Bas-Saint-Laurent et les Îles-de-la-Madeleine. Depuis, six espèces aquatiques, dont le crabe vert, font l’objet d’un suivi serré (voir section Pour aller plus loin).

Et, pour détecter l’établissement d’envahisseurs marins sur ce vaste territoire, la collaboration de Merinov, le centre d’innovation de l’aquaculture et des pêches du Québec, est un atout.

Une détection précoce, un suivi de près

Ascidie jaune, une espèce de tunicier Crédit photo: Benedikte Vercaemer, MPO

Ascidie jaune, une espèce de tunicier Crédit photo: Benedikte Vercaemer, MPO

L’objectif du programme de monitorage des espèces aquatiques envahissantes est double : détecter le plus tôt possible l’arrivée de nouveaux intrus sur le territoire surveillé et suivre l’évolution des espèces exotiques déjà installées. Simple, non? Pas tant que ça. La réalité du terrain est tout autre pour les scientifiques rattachés au programme, les défis nombreux.

«Repérer l’invasion de façon très précoce nous donne la possibilité de contrôler et d’éradiquer une espèce envahissante s’il y a lieu. Localement, tout au moins. À grande échelle, c’est quasi impossible. Quant au suivi, il va nous permettre de valider ou non son établissement dans de nouveaux secteurs infestés», confie Madame Simard.

Un suivi qui nécessite avant tout une étroite collaboration. Dans le cadre du programme, les scientifiques de la région du Québec échangent régulièrement avec leurs collègues des autres régions de la côte Est (Maritimes, Golfe et Terre-Neuve-et-Labrador). «Nos méthodes de suivi et d’échantillonnage sont identiques et standardisées d’une région à l’autre. Cette homogénéité des pratiques nous permet d’établir des cartes de distribution de l’envahisseur et de le suivre à l’échelle régionale et interrégionale», indique la biologiste de l’Institut Maurice-Lamontagne.

Pour détecter l’arrivée d’un visiteur inattendu sur un territoire si vaste à surveiller, il faut savoir où chercher. «Nous ciblons les endroits où les espèces ont le plus de chance de s’établir, là où les conditions de température et de salinité, entre autres, sont favorables à l’évolution d’espèces envahissantes», ajoute Nathalie Simard.

Connaître la biologie de l’«ennemi» est essentiel, même si la capacité d’adaptation des espèces à un nouvel environnement est parfois imprévisible «C’est le cas d’une espèce de tunicier retrouvé sur la Côte-Nord. Nous pensions pourtant que les eaux froides du secteur empêcheraient l’installation d’une telle espèce», explique Madame Simard.

Sur le terrain: entre recherche et sensibilisation

Repérer une espèce envahissante et suivre son évolution dans le milieu marin est une affaire de techniques scientifiques, de formation des usagers de la mer et de sensibilisation du public. Une combinaison fragile et essentielle à la fois.

Nathalie Simard explique: «Aux Îles-de-la-Madeleine, nous sommes sur le terrain dès la mi-juin pour la pose de collecteurs avant la saison de la reproduction. Ceux-ci seront relevés à la mi-août avant d’être remplacés par des neufs. Tous les collecteurs seront ensuite récupérés en octobre. Les analyses de ces collecteurs nous indiqueront alors s’il y a présence d’envahisseurs dans les sites échantillonnés.»

Pour compléter le programme de monitorage, un plongeur expérimenté, fin connaisseur des espèces indigènes des îles, fait chaque année une tournée d’inspection systématique à l’affût d’une espèce exotique. Enfin, «une campagne de plongée sous-marine, mise en place en 2008, nous permet de constater l’évolution de la distribution de tuniciers envahissants sur des structures artificielles, comme des pilotis par exemple. Après observation et analyse, nous espérons déterminer son impact sur la biodiversité indigène», explique la biologiste.

Dans l’arsenal d’outils à la disposition des scientifiques, des sondes génétiques, spécifiques à une espèce, améliorent les capacités de détection et permettent d’intervenir plus rapidement en cas d’alerte. «Développées par l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, ces sondes permettent de détecter la présence de tuniciers envahissants à la suite d’une extraction de l’ADN présent dans un organisme inconnu ou dans un échantillon d’eau (tunicier à l’état larvaire)», précise Nathalie Simard.

Informer les professionnels de la mer et le grand public est un pan important du programme de monitorage. Le duo Merinov/Pêches et Océans Canada, s’emploie ainsi à sensibiliser les acteurs du milieu, notamment les pêcheurs et les aquaculteurs, qui sont souvent les premiers à remarquer l’arrivée de nouvelles espèces.

Auprès du grand public, des campagnes de sensibilisation ont déjà eu lieu en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine. Le carnet d’identification des espèces envahissantes est un outil incontournable pour distinguer les intrus des espèces semblables et indigènes de nos eaux (voir lien dans section Pour aller plus loin).

Senne de plage tirée par 2 scientifiques Crédit photo: Nathalie Simard, MPO

Senne de plage tirée par 2 scientifiques Crédit photo: Nathalie Simard, MPO

longeur scientifique Crédit photo: Isabelle Bérubé, MPO

longeur scientifique Crédit photo: Isabelle Bérubé, MPO

Les chemins de l'invasion

Crabe vert Crédit photo: Claude Nozères

Crabe vert Crédit photo: Claude Nozères

Au fait, comment ces espèces sont-elles parvenues à envahir nos eaux? Les vecteurs de propagation sont variés: eaux de ballast, coques de navire de plaisance ou commerciaux, ou encore transfert aquicole d’une région à une autre.

Selon la biologiste, «les courants, les eaux de lest ou les transferts aquicoles sont des hypothèses toutes valables pour expliquer l’introduction du crabe vert aux Îles-de-la-Madeleine.»

D’un point de vue écologique et économique, les scientifiques surveillent de près ce colonisateur, grand prédateur de mollusques. Et, bien qu’il se cantonne actuellement dans les lagunes, le risque de le voir débarquer dans les pouponnières à homards inquiète les professionnels de la mer. «Rappelons que l’industrie du homard représente 80 % des revenus de la pêche dans ce secteur maritime. L’impact d’un tel prédateur sur une population de homards reste inconnu pour l’instant», indique Madame Simard.

Selon la biologiste, travailler sur les vecteurs de propagation est essentiel, car l’éradication demeure une méthode très dispendieuse et donne peu de résultats si l’espèce est déjà bien implantée. Un défi stimulant pour une scientifique de la trempe de Nathalie Simard.

Aussi, la scientifique œuvre au sein de deux groupes du Conseil international pour l’exploration de la mer: l’un se penche sur les eaux de ballast et les vecteurs liés à la navigation, l’autre sur les introductions et les transferts. Une façon de faire entendre la voix de Pêches et Océans Canada dans le dossier prioritaire des espèces envahissantes (monitorage et recherche).

Autre défi du programme? Couvrir l’immensité du territoire avec les ressources disponibles. Rien de suffisant pour arrêter la détermination de Madame Simard et de ses collègues. Dans le cadre des demandes de permis de transferts aquicoles, les données issues du programme de monitorage permettent de formuler des avis scientifiques plus éclairés. Une source de fierté? Peut-être. Discrète, la scientifique n’en dira mot.

Pour aller plus loin

Espèces aquatiques envahissantes.

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