La théorie de l'évaluation des stocks

Prises de morues de l'Atlantique Photo : Pêches et Océans Canada

Prises de morues de l'Atlantique Photo : Pêches et Océans Canada

Si vous deviez résumer en quelques mots en quoi consiste le processus d'évaluation des stocks de poissons, vous constateriez que la plupart des documents scientifiques portant sur le sujet décrivent ce processus comme le fait de « changer les données en avis scientifique ». M. Noel Cadigan est l'un des scientifiques qui appliquent cet énoncé dans ses activités quotidiennes; il est un chercheur de Pêches et Océans Canada (MPO) qui travaille à St. John's, Terre-Neuve. Il a passé toute sa carrière à faire l'évaluation des stocks - s'efforçant de déterminer aussi précisément que possible les populations de chaque espèce de poissons dans les eaux de l'Est du Canada. Il s'agit là d'un travail essentiel, dont les résultats servent à informer le MPO sur la santé de l'écosystème marin en général et, plus précisément, sur le statut de certains stocks de poissons commerciaux d'une saison de pêche à l'autre, ainsi que sur les récoltes permettant d'assurer une pêche durable.

De toute évidence, il ne peut pas faire ce travail en vase clos puisque les poissons ignorent tout des frontières nationales! Voilà pourquoi les scientifiques du monde entier mettent leurs connaissances en commun. Dans le cas de l'Atlantique Nord, ils coordonnent leurs efforts principalement dans le cadre des deux organismes, à savoir le Conseil international pour l'exploration de la mer (CIEM) et l'Organisation des pêches de l'Atlantique Nord-Ouest (OPANO). Le CIEM joue le rôle de point de rassemblement pour une communauté comptant plus de 1 600 spécialistes des sciences de la mer provenant de 20 pays. Et l'OPANO compte 12 pays membres, répartis en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et dans les Caraïbes. Le fait de travailler ensemble permet à ces scientifiques d'obtenir un tableau beaucoup plus juste de ce qui se passe vraiment en mer.

L'un des défis que doivent relever ceux qui œuvrent dans le secteur de l'évaluation des stocks réside dans la quantité et la qualité des données dont ils disposent. Comme l'indique M. Cadigan : « Il n'est tout simplement pas possible de corriger rapidement la situation lorsqu'il existe des lacunes dans les données. Il ne suffit pas de dire « Très bien, nous allons évaluer les stocks. Allons recueillir les données. » On ne peut y parvenir en une seule année. Habituellement, il faut compter sur une série de données de suivi réparties sur une certaine période de temps et recueillies une fois par année. Au fil du temps, il devient ainsi possible de déterminer ce qui est arrivé aux stocks de poissons. »

Les données proviennent de diverses sources, dont notamment des débarquements aux ports, des pêcheurs eux-mêmes et des relevés des navires de recherche. Les universités peuvent participer à des travaux de suivi spécialisés, comme les relevés acoustiques. Comme le souligne M. Cadigan, « Presque chaque jour de l'année, des données sont recueillies quelque part; des données sont recueillies notamment par Pêches et Océans Canada, dont les relevés de suivi annuels visent principalement à évaluer les stocks. »

Les poissons sont examinés afin d'obtenir des données cruciales comme leur âge, leur longueur et leur état de reproduction. Lorsqu'un nombre suffisant de données a été recueilli, ce qui représente quelques milliers de registres, des modèles mathématiques et statistiques sont utilisés pour convertir les données en estimations des populations de poissons.

Les avis scientifiques sur l'évaluation des stocks sont fondés sur le principe fondamental qu'il devrait demeurer suffisamment de poissons dans un stock - après la pêche et la mortalité résultant de causes naturelles - pour assurer la reproduction et la constitution de nouvelles générations de poissons en santé pour les années à venir. Au Canada, deux principaux indicateurs sont pris en compte lors de l'évaluation des stocks de poissons : la limite de biomasse et la limite de mortalité par pêche. La biomasse est le poids total des poissons dans un stock de poissons alors que la mortalité par pêche est liée à la fraction du stock prélevée lors de la pêche. La limite de biomasse est le plus faible niveau auquel on peut laisser descendre un stock. Sous ce niveau, le stock est tellement restreint que le nombre de juvéniles engendrés par les poissons adultes risque de subir une importante diminution. Cela signifie que l'avenir du stock est alors compromis, et que, dans le pire des scénarios, il pourrait ne jamais se rétablir à ses niveaux antérieurs. La limite de mortalité par pêche est le taux de prélèvement maximal acceptable pour un stock donné. Ce taux devrait être inférieur au niveau de pêche permettant d'obtenir la meilleure récolte propre à maintenir une pêche durable à long terme.

À Pêches et Océans Canada, les avis scientifiques s'amalgament souvent aux avis visant la gestion des pêches dans des rapports qui aboutiront éventuellement sur le bureau du ministre aux fins de décision finale. Comme l'indique M. Cadigan, « Dans le cadre d'une évaluation des stocks, on peut nous demander de fournir des avis scientifiques sur un large éventail d'enjeux communs et fondamentaux quant aux tendances dans les populations de poissons. On nous demande souvent d'évaluer l'incidence de certaines options proposées relativement aux quotas. Advenant le cas où, au cours de la prochaine année de pêche, nous devions prendre telle quantité, tant de milliers de livres de poissons ou considérer tel ou tel autre facteur, quelle serait alors l'incidence sur les stocks? Nous fournirions ces évaluations relativement à diverses options liées aux quotas. En tant qu'experts scientifiques, nous n'établissons pas les quotas, mais nous faisons part aux gestionnaires des pêches de ce que nous savons, au meilleur de nos connaissances, sur l'état d'un stock et sur l'incidence qu'un quota en particulier pourrait avoir sur le stock. »

Quand on lui demande dans quelle mesure l'évaluation est fondée sur la recherche scientifique et dans quelle mesure elle est faite en réponse à des demandes d'information spécifiques, M. Cadigan répond : « Cela dépend des situations. La plupart du temps, nous avons des demandes provenant des gestionnaires des pêches, mais nous répondons aussi aux demandes d'avis provenant d'autres groupes. Parfois, les scientifiques décident de procéder à l'évaluation de certains stocks, même si personne n'a demandé d'avis scientifique à leur sujet. Ici, sur la côte Est, nous évaluons différents stocks à divers moments de l'année. Mais, habituellement, nous procédons aux évaluations des mêmes stocks année après année. Il va de soi que la morue fait toujours l'objet d'un suivi serré, tout comme la plie canadienne, le flétan du Groenland et la limande à queue jaune, car il faut garder à l'esprit que certains de nos stocks dignes d'intérêt vont au-delà de la limite des 200 milles. Par ailleurs, les stocks de mollusques et crustacés sont vraiment importants - la crevette, le homard et le crabe des neiges ainsi que les espèces pélagiques comme le hareng dans les régions maritimes de la Nouvelle-écosse et du Nouveau-Brunswick. »

Il arrive parfois que l'on demande aux chercheurs d'examiner le cas des prises accessoires de certaines espèces. Il s'agit alors de considérer des espèces capturées accidentellement, au moment de pêcher des espèces ciblées; n'étant pas considérées comme des espèces pouvant assurer une exploitation commerciale viable ou valable, elles ne font habituellement pas l'objet d'un suivi régulier. Cependant, certaines de ces espèces sont visées par la Loi sur les espèces en péril et, par conséquent, les personnes qui évaluent de tels stocks doivent aussi fournir des avis scientifiques à leur sujet.

Le travail d'évaluation des stocks part de deux dimensions : celle des biologistes qui vont en mer et qui font l'échantillonnage et celle des personnes qui considèrent les données ainsi obtenues pour en tirer des avis scientifiques. M. Cadigan s'occupe surtout de cette deuxième dimension. En ce qui concerne les données sur lesquelles il travaille, il indique qu'« Il ne s'agit pas exactement des données consignées à bord des bateaux. Un travail d'épuration des données est effectué, mais, lorsque ces données ont été archivées dans la base de données, j'en fais l'extraction et j'effectue mon travail à partir de ces données. »

En ce qui a trait à la formation, il souligne qu'il n'existe pas vraiment d'ouvrage faisant autorité sur le sujet. Certains ouvrages traitent du fondement théorique de la modélisation des populations marines. Mais une composante importante de l'évaluation des stocks tient, en fait, à l'analyse et à la compréhension des données; or, bien souvent, cet élément statistique n'est pas bien décrit dans les textes portant sur la modélisation des populations. « Selon moi, d'indiquer M. Cadigan, si vous devez parler de la théorie de l'évaluation des stocks, il faut que vous abordiez la théorie de la dynamique des populations de poissons, de même que la théorie des statistiques. Vous devez comprendre les théories visant le facteur d'incertitude et déterminer dans quelle mesure elles s'appliquent à la collecte de données et aux stocks de poissons. Je possède un doctorat en statistiques, et ma thèse portait sur la façon d'analyser des études sur les pêches. Ce que je veux dire c'est que je suis en processus d'apprentissage pendant vingt ans, et que je continue d'en apprendre encore. Il s'agit là d'un très vaste domaine d'étude. Je me rappelle mes cours de statistiques à l'université; je me demandais alors à quoi allaient bien me servir tous ces cours, et pourquoi je devais apprendre tout cela. Et pourtant, je crois que, après cinq années passées à Pêches et Océans Canada, j'avais déjà utilisé toutes ces connaissances, ou, à tout le moins, 90 % de ces connaissances. »

C'est une bonne chose que l'on puisse suivre de tels cours, puisque l'évaluation scientifique des stocks constitue l'une des composantes fondamentales du programme scientifique de Pêches et Océans Canada. La prise de décisions judicieuses sur les niveaux de récolte dépend dans une large mesure de la précision de l'évaluation des stocks. Il s'agit d'une tâche qui exige des années d'expérience et une détermination inébranlable de l'accomplir année après année, de même que d'une passion pour tout ce qui s'appelle statistiques. Tous des éléments qui font de M. Noel Cadigan la personne toute désignée pour un tel poste.
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