Outils pour l'utilisateur

La crevette nordique : à l'heure pour le dîner!

Une équipe internationale de chercheurs a démontré que, peu importe où elle se trouve, du golfe du Saint-Laurent en passant par le golfe du Maine jusqu'à la mer de Barents, la crevette nordique s'est adaptée pour donner des conditions optimales de survie à ses larves. Stratégique, la crevette!

Depuis les années 1990, des chercheurs de Pêches et Océans Canada se sont intéressés à la compréhension de la dynamique des populations de crevettes nordiques – Pandalus borealis – dans le golfe du Saint-Laurent. Ce crustacé très abondant dans le nord-ouest de l'Atlantique représente un enjeu socio-économique majeur pour la région. L'industrie de la pêche a d'ailleurs enregistré des débarquements de 36 000 tonnes de crevettes nordiques en 2009, pour une valeur de 36 millions de dollars. Comme les quantités prélevées par les pêcheurs sont étroitement liées à l'abondance des populations et par le fait même, au recrutement annuel des jeunes crevettes, des chercheurs ont tenté de comprendre les facteurs pouvant influencer ces éléments. Patrick Ouellet et Louise Savard de l'Institut Maurice-Lamontagne (IML), à Mont-Joli, Québec, faisaient partie de l'équipe qui a mis sur pied une série de projets visant à documenter le lien entre les variations interannuelles et interrégionales du cycle reproducteur de la crevette nordique et les conditions océanographiques dans lesquelles évoluent les larves. Et comme l'espèce ne se cantonne pas au golfe du Saint-Laurent, c'est en partenariat avec des chercheurs de la Nouvelle-Écosse, de Terre-Neuve-et-Labrador, du Royaume-Uni, des États-Unis, du Danemark et de l'Islande que le projet s'est déroulé, de manière à comparer des populations isolées et éloignées les unes des autres.

Crédit: Thierry Gosselin

Crédit: Thierry Gosselin

Avant de parler des résultats des études, il importe de rappeler les grandes lignes du cycle reproducteur de la crevette nordique. Les individus naissent et atteignent d'abord la maturité sexuelle sous la forme mâle. Entre la quatrième et la cinquième année de vie dans le golfe du Saint-Laurent, ils changent de sexe et deviennent femelles. Ces dernières pondent au début de l'automne et portent les œufs fécondés sous leur abdomen jusqu'au printemps suivant, moment de l'éclosion des larves. La température de l'eau de mer a une influence sur la durée d'incubation des œufs. Ainsi, le moment d'éclosion sera retardé dans des eaux plus froides, question de laisser le temps aux larves d'atteindre un certain stade de maturité avant d'éclore. Dans le golfe du Saint-Laurent par exemple, on note un retard progressif dans la date d'éclosion des larves, allant de l'est vers l'ouest, suivant le gradient des températures dans les eaux profondes occupées par les crevettes adultes. Les larves migrent ensuite vers la surface où elles se nourrissent de plancton pendant leurs premières semaines de vie. Cette phase préliminaire d'alimentation peut être cruciale à la survie des larves et donc au recrutement des populations à venir.

Les chercheurs se sont interrogés sur la possibilité que les crevettes adultes synchronisent l'éclosion des larves avec les floraisons de phytoplancton (blooms). C'est ce qu'on appelle l'hypothèse du « match/mismatch ». Un « match » équivaudrait à une éclosion synchronisée avec un bloom de phytoplancton, les larves augmentant par le fait même leur chance de trouver une abondance de nourriture essentielle à leur survie et à leur croissance au cours de leur développement. À l'inverse, si le moment d'éclosion est désynchronisé par rapport à la production de phytoplancton, les larves sont alors confrontées à un manque de ressources alimentaires, beaucoup d'entre elles meurent et ceci a un impact direct sur le recrutement des années suivantes; c'est le « mismatch ».

Bien que la température de l'eau ait une influence sur la durée d'incubation et le moment d'éclosion des larves de crevettes, il semble que ce ne soit pas le cas pour le phytoplancton. En effet, le moment du bloom est plutôt stable dans le temps, probablement parce que la durée du jour et la luminosité sont des facteurs plus influents que la température de l'eau pour le déclanchement de la floraison. Or, l'abondance de la crevette nordique varie d'une année à l'autre non seulement dans les eaux du golfe, mais également dans le nord-ouest de l'Atlantique. Cette particularité a constitué l'élément clé des présents travaux. En effet, si l'hypothèse du match/mismatch est responsable des variations interannuelles de la population du crustacé, comment l'expliquer sur l'ensemble du territoire habité par l'espèce, alors que les températures de l'eau au fond y sont différentes?

L'équipe de recherche a donc d'abord vérifié l'hypothèse du match/mismatch dans tout le nord-ouest de l'Atlantique, pour 12 populations de crevettes nordiques, du golfe du Maine au sud jusqu'à la mer de Barents au nord. À partir de données de monitorage des populations de crevettes et des conditions océanographiques, ils ont réussi à démontrer qu'il existe effectivement un synchronisme impressionnant entre le moment d'émergence des larves et les blooms de phytoplancton, et ce pour les 12 régions à l'étude. « La disponibilité de données fiables sur de longues périodes sur les températures de l'eau de mer, la quantité de chlorophylle, les glaces de mer, la date d'éclosion des œufs de crevettes et l'abondance et l'âge des populations nous ont permis d'effectuer ces analyses » commentent les chercheurs Ouellet et Savard. « On a réussi à démontrer cela sur la même espèce dans plusieurs régions avec des conditions différentes » ajoutent-ils, ce qui est particulièrement novateur. Le synchronisme entre le moment de l'éclosion des larves et les blooms de phytoplancton est considéré comme le résultat d'une adaptation du cycle reproducteur des crevettes nordiques, en fonction des conditions locales de température de l'eau, de sorte que le moment de l'accouplement, la ponte et la durée d'incubation s'accordent en moyenne avec la floraison du phytoplancton dans une région donnée.

Une fois conclue l'hypothèse du match/mismatch, les chercheurs ont voulu vérifier si les variations annuelles des caractéristiques de la floraison du phytoplancton avaient effectivement un impact sur la survie larvaire et le recrutement des jeunes crevettes. Pour ce faire, ils ont choisi quatre des 12 populations initialement à l'étude. Ils ont trouvé que la durée de la floraison (en nombre de jours) avait une influence positive sur la survie larvaire. Cela dit, il semble que pour certaines années où les températures de l'eau près de la surface sont sous la moyenne, la survie larvaire soit affectée, indépendamment de la durée de floraison du phytoplancton. C'est donc dire que malgré le synchronisme entre les blooms et l'éclosion des larves de crevettes, la température de l'eau affecte le taux de survie et la croissance des juvéniles.

En conclusion, ces travaux de recherche démontrent que les crevettes nordiques ont su, au fil du temps, s'adapter aux conditions océanographiques dans lesquelles elles évoluent. L'ère de changements climatiques qui nous attend aura certainement des impacts sur l'environnement marin, milieu de vie de ces crustacés. Le fragile équilibre entre température de l'eau, la durée de l'incubation et le moment d'éclosion des larves et de la floraison du phytoplancton pourra-t-il être conservé? La pression de la sélection poussera peut-être encore la crevette nordique à s'adapter.