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La génétique au service de la pêche au sébaste

Si le sébaste se distingue par sa couleur rouge orange quasi-écarlate, ses différentes espèces se ressemblent beaucoup sur le plan morphologique et il est très difficile de les distinguer à vue d'œil. Poisson très important pour la pêche commerciale, le sébaste était donc jusqu'à tout récemment géré comme une seule et même ressource. Difficile, par conséquent d'intervenir de manière efficace sur la gestion de la conservation et de l'exploitation des différentes espèces de sébaste. Mais voilà que l'analyse de l'ADN des poissons vient apporter une solution pour distinguer les espèces et comprendre leur structure de populations respective.

Photo de sébastes.  Crédit photo : Richard Larocque, MPO.

Photo de sébastes. Crédit photo : Richard Larocque, MPO.

Il existe plusieurs espèces de sébaste. L'Atlantique Nord-Ouest (entre le Groenland et le Canada) compte trois espèces : Sebastes fasciatus, Sebastes mentella et Sebastes marinus. Les deux premières y sont les plus répandues. Pour la gestion de la pêche au sébaste, la zone du nord-ouest de l'Atlantique est divisée en différentes unités de gestion : l'unité 1 pour le golfe du Saint-Laurent, l'unité 2 pour le sud de Terre-Neuve, ainsi que le plateau néo-écossais, le golfe du Maine, les Grands Bancs (subdivisés en 2 unités) et la mer du Labrador qui définissent respectivement cinq autres zones. La répartition de ces deux espèces est assez nette dans certaines de ces régions, notamment au nord avec la dominance de Sebastes mentella et au sud avec celle de Sebastes fasciatus. Toutefois, pour le golfe du Saint-Laurent et le sud de Terre-Neuve, la répartition de ces espèces demeurait jusqu'à un certain temps assez nébuleuse.

En plus de ces particularités géographiques, le sébaste présente une biologie spécifique: il est vivipare c'est-à-dire que les œufs sont fertilisés dans le corps de la femelle et les larves s'y développent jusqu'à ce que la femelle les libère dans l'eau. Autrement dit, contrairement aux espèces ovipares comme la morue par exemple, les œufs ne sont pas pondus dans l'eau. La pêche de femelles en gestation peut se révéler dévastatrice pour le recrutement d'une population. Par ailleurs, le recrutement est très variable chez le sébaste et a, par le passé, déstabilisé l'industrie des pêches et ses pronostics. Par conséquent, la pêche fait l'objet d'un moratoire depuis 14 ans pour la zone du golfe du Saint-Laurent.

Carte de l’Atlantique Nord-Ouest résumant l’aire de répartition générale de Sébastes fasciatus et de Sébastes mentella. L’emplacement approximatif où l’aire de répartition des deux espèces se chevauche (zone de sympatrie) est représenté par la zone plus claire. Les zones plus foncées correspondent aux endroits où seule l’une des deux espèces est présente (zones d’allopatrie). Les limites des unités de gestion du sébaste dans les divisions de l’OPANO sont également indiquées. La zone hachurée (sous-divisions 3Pn et 4Vn de l’OPANO) correspond à la zone de chevauchement saisonnier entre les unités 1 et 2.

Carte de l'Atlantique Nord-Ouest résumant l'aire de répartition générale de Sébastes fasciatus et de Sébastes mentella. L'emplacement approximatif où l'aire de répartition des deux espèces se chevauche (zone de sympatrie) est représenté par la zone plus claire. Les zones plus foncées correspondent aux endroits où seule l'une des deux espèces est présente (zones d'allopatrie). Les limites des unités de gestion du sébaste dans les divisions de l'OPANO sont également indiquées. La zone hachurée (sous-divisions 3Pn et 4Vn de l'OPANO) correspond à la zone de chevauchement saisonnier entre les unités 1 et 2.

En effet, c'est en 1990 que tout a commencé. Cette année a été marquée par une forte présence de jeunes sébastes dans le golfe du Saint-Laurent. Ce recrutement élevé laissait présager un avenir plutôt optimiste : la pêche au sébaste était assurée pour les années suivantes, le sébaste étant un poisson qui vit longtemps, une quarantaine d'années environ.

Toutefois, les relevés annuels effectués par Pêches et Océans Canada les années suivantes ont indiqué la disparition de ces cohortes précisément dans le golfe du Saint-Laurent. Les poissons avaient-ils migré ou étaient-ils morts? La question demeurait sans réponse. Les jeunes individus ayant disparu, la pêche continuait et portait, par conséquent, sur des individus plus âgés, ce qui posait problème puisqu'il s'agissait du stock reproducteur, celui qui devait reconstituer la population. Il fut décidé alors d'interdire la pêche dans cette unité. Cependant, comme la pêche demeurait autorisée au sud de Terre-Neuve, il fallait s'assurer que les deux zones abritaient des populations indépendantes. Selon les pêcheurs, ces zones sont connectées, c'est-à-dire que les poissons de Terre-Neuve sont les mêmes que ceux du golfe. Toutefois, il fallait le démontrer scientifiquement. C'est à partir de ce moment-là que le sébaste a fait l'objet de recherches scientifiques pour comprendre la structure des populations et leurs interrelations. C'est là que l'analyse génétique intervient.

Au cours des dernières années, Jean-Marie Sévigny, chercheur scientifique à l'Institut Maurice Lamontagne (IML) à Mont-Joli, et son équipe ainsi que d'autres chercheurs universitaires ont eu recours à l'analyse génétique pour, dans un premier temps, identifier de façon infaillible les deux espèces de sébaste : Sebastes fasciatus et Sebastes mentella. Dans une optique de gestion de la conservation et de l'exploitation des poissons, il convient de bien comprendre la biologie de ces différentes espèces. Les chercheurs ont développé des marqueurs moléculaires, plus précisément des fragments de molécules d'ADN appelés microsatellites. Ces marqueurs permettent de déterminer les variations génétiques entre les différentes espèces de sébaste. Un simple morceau de tissu, même vieux de plusieurs dizaines d'années, suffit pour retracer le génotype des poissons et pour déterminer l'espèce. Ces analyses génétiques ont révélé que certains sébastes résultaient d'une hybridation entre les deux espèces dans le golfe du Saint-Laurent : la tâche d'identification pouvait être bien ardue !

Dans un deuxième temps, ces outils d'analyse génétique ont servi à décrire la structure des populations de chacune de ces espèces. Ils ont donc permis d'éclairer la question à savoir, est-ce que les poissons du golfe du Saint-Laurent (unité 1) sont les mêmes que ceux du sud de Terre-Neuve (unité 2). On ne trouve pas de différence génétique systématique entre le Sebastes fasciatus qui vit dans le golfe du Saint-Laurent et celui qui vit au sud de Terre-Neuve. Par contre, des différences génétiques existent par rapport au Sebastes fasciatus du plateau néo-écossais et celui des Grands Bancs. De la même manière, pour Sebastes mentella, ceux qui vivent dans le golfe et la région au sud de Terre-Neuve sont génétiquement identiques mais diffèrent de ceux qui vivent dans la mer du Labrador. Les résultats ont donc confirmé que les unités 1 et 2 sont connectées et ce, pour les deux espèces : Sebastes fasciatus et Sebastes mentella. La fusion de ces deux unités pour la gestion du sébaste apparaît pertinente.

Mais ce n'est pas tout. L'analyse génétique permet d'éclaircir d'autres mystères qui planent autour du sébaste, notamment la disparition périodique du sébaste dans le golfe comme ce fut le cas de la cohorte de 1988 mais également de celle de 2003. Le recours aux marqueurs moléculaires pour examiner la génétique de ces poissons a révélé que ces deux cohortes appartenaient à Sebastes fasciatus. Les archives statistiques indiquent que d'autres cohortes importantes ont disparu dans les années 1970 et 1980. Y aurait-il un cycle de disparition du sébaste et affecterait-il les deux espèces différemment? Les analyses génétiques des cohortes capturées dans les années 1970 et 1980 sont en cours. Elles permettront de répondre à ces questions et contribueront au développement de stratégies de gestion du sébaste qui considèrent les différentes espèces.