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La gestion écosystémique au travail
Selon un vieux proverbe, « c'est l'arbre qui cache la forêt ». Pour la science halieutique, « c'est le poisson qui cache l'océan ». Les chercheurs et les gestionnaires se sont concentrés longtemps sur la productivité des stocks de poissons. Ils reconnaissent toutefois de plus en plus la nécessité de prendre en compte les interactions des poissons avec d'autres espèces ainsi que toute la gamme de conditions océaniques.
« Tout le monde parle de la gestion écosystémique, mais peu la mettent en œuvre », affirme M. Rob Stephenson, directeur de la Station biologique de St. Andrews (SBSA) située sur la côte de la baie de Fundy au Nouveau-Brunswick.« Notre station suggère donc une approche pratique. »
La SBSA, plus ancien établissement de recherche marine au Canada, a jeté les bases de la science halieutique dans cette partie du pays et compte parmi les pionniers de l'océanographie. Au cours des années 1970, la station a introduit les fermes salmonicoles en Amérique du Nord, qui ont donné naissance à une industrie prospère. Se partageant à présent les activités scientifiques dans l'Atlantique avec d'autres institutions du ministère des Pêches et des Océans (MPO), la SBSA mène des recherches sur des espèces très migratrices, telle le thon rouge, dans la région du golfe du Maine et du Banc Georges de la baie de Fundy au large des provinces maritimes du sud.
Après la Seconde Guerre mondiale, les sciences halieutiques du Canada et d'ailleurs ont mis de plus en plus l'accent sur la dynamique des populations. À cet effet, les chercheurs ont prélevé des échantillons de prises provenant des stocks individuels, ont évalué le nombre de poissons appartenant à des classes d'âge différentes et ont combiné ces résultats pour déterminer la biomasse totale et établir des règles en matière de conservation. Quoiqu'un progrès, ces calculs ont laissé de côté certains éléments.
Bien que le maintien de la productivité des stocks récoltés demeure un objectif important, les considérations actuelles en matière de conservation englobent également les préoccupations liées aux effets de la pêche sur la biodiversité et l'habitat. Les chercheurs ainsi que les organismes gouvernementaux voient dans la gestion écosystémique un objectif futur.
Les divers travaux en cours à la Station biologique de St. Andrews comprennent des recherches sur les espèces très migratrices. À cet effet, le thon rouge est muni d'étiquettes électroniques.
Mais par où commencer? Les interactions écologiques sont extrêmement nombreuses, les conditions océaniques variables menacent la survie du plancton, des centaines d'espèces luttent pour la nourriture et s'entretuent, et les humains endommagent le milieu marin par les contaminants et les changements climatiques. Les techniques de pêche, surtout la capture aux filets ou les dragues métalliques tractées sur le fond, peuvent changer l'habitat des fonds marins qui nourrissent les poissons et d'autres organismes marins.
« Certains affirment que, pour mettre en œuvre la gestion écosystémique, nous devons d'abord étudier et comprendre toutes ces interactions. Mais cela pourrait durer longtemps », indique M.Stephenson. « En attendant, nous faisons entrer dans les plans de gestions actuels les objectifs appropriés pour la gestion écosystémique. »
Les plans de gestion des pêches tiennent compte d'une série de règlements portant entre autres sur les contingents des captures, les limites de taille, les saisons et les restrictions imposées aux navires et aux engins de pêche. Mais la plupart des règlements visent tout simplement à contrôler la quantité de poissons capturés par les pêcheurs qui ciblent directement un stock afin de maintenir sa productivité.
Or, la nouvelle approche est beaucoup plus vaste. Les chercheurs voient se multiplier les plans de gestion non seulement en ce qui concerne la productivité des stocks, mais aussi la biodiversité et l'habitat. À chaque élément sont associés des indicateurs. Dans l'étude de l'habitat par exemple, les scientifiques tiennent compte de facteurs comme la vulnérabilité aux perturbations, la toxicité des contaminants, la létalité de divers types d'engins de pêche, les engins perdus qui continuent à capturer des poissons et la manière dont les organismes marins réagissent au bruit, à la lumière et à d'autres stimulus.
Les chercheurs se demandent surtout quels sont les effets cumulatifs sur un stock de la pêche directe et de tous les facteurs humains. Les captures accessoires d'autres espèces que celles visées par la pêche et les effets de facteurs tels la navigation, l'élimination des déchets, les câbles sous-marins et l'exploration pétrolière.
En s'appuyant sur ce cadre, les chercheurs de la SBSA ont analysé les pêches canadiennes du Banc Georges, une zone de pêche renommée située entre la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, et ont déterminé qu'il existe des différences importantes entre les principaux types de pêches. Par exemple, la pêche du hareng, pour laquelle sont utilisées des seines coulissantes destinées à encercler le poisson près de la surface, ne perturbe pas le fond marin et cause peu de prises accessoires. Les casiers à homards et à crabe nordique ne perturbent les fonds que dans une faible mesure, mais peuvent être à l'origine de nombreuses prises accessoires. Les dragues à poissons de fond et à pétoncles causent également des captures accessoires et peuvent perturber la topographie et les organismes des fonds marins.
Qu'a donc montré l'analyse de la SBSA? Il faut accorder une attention particulière au contrôle des effets cumulatifs des captures accessoires et à la détermination des taux de survie des poissons rejetés. Par exemple, les dragues à pétoncles peuvent capturer des quantités considérables de poissons de fond gérés par quota individuel et les casiers à homards peuvent capturer des quantités étonnantes de brosme, une espèce menacée.
Un autre élément à considérer est l'intensité et l'étendue des effets des dragues à poissons de fond et à pétoncle sur l'habitant du fond. De plus, pour le suivi des pêches, le gouvernement et l'industrie pourraient faire appel à la réadaptation et à l'intensification. Tout particulièrement, des renseignements exacts sont nécessaires non seulement sur les quantités débarquées mais aussi sur la localisation des poissons et sur la composition des captures.
Les scientifiques de la SBSA installent un appareil de détection hydroacoustique sur un bateau de pêche pour suivre les populations de hareng.
L'approche pratique, qui doit beaucoup au chercheur scientifique Stratis Gavaris, codifie dans un certain sens les pratiques écosystémiques qui commençaient déjà à pénétrer dans le domaine des pêches. Par exemple, dans la baie de Fundy, un effort spécial de suivi de la pêche du hareng a montré que les seines coulissantes causaient très peu de captures accessoires. Entre temps, on a mis plus d'accent sur la conservation des zones de frai du hareng ainsi que sur la reconnaissance du rôle du hareng comme poisson fourrage pour d'autres espèces.
Le nouveau cadre peut également tenir compte des facteurs sociaux et économiques qui ont un impact sur la pêche. Cet effort nécessite un travail d'équipe entre des économistes et d'autres spécialistes et surtout des représentants de l'industrie de la pêche. Des objectifs complets et clairs peuvent prévenir l'apparition de tensions à court terme qui pourraient perturber les intérêts à long terme de l'industrie.
« Nous n'affirmons pas avoir découvert la méthode parfaite », de dire Rob Stephenson. « Mais nous avons mis sur pied une démarche qui peut être utilisée tout de suite et qui est censée concrétiser la gestion écosystémique. »
- Date de modification :
- 2013-04-22