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« Prendre le morse par les dents »

 

Prendre le morse par les dents

Imaginez que vous êtes dans l'immense labyrinthe des îles et des glaces de l'Arctique canadien et que vous voulez comprendre les migrations et le cycle biologique d'un nombre inconnu de morses. La première question que vous devrez vous poser sera de savoir par où commencer? Tel était le défi auquel fut confronté M. Rob Stewart, Ph.D., chercheur à l'Institut des eaux douces, de Winnipeg (Manitoba). Grâce à sa débrouillardise, il a trouvé plusieurs moyens de mener à bien un projet aussi complexe.

Les morses de l'Atlantique vivent principalement dans la partie Est des îles de l'Arctique. Grâce à leurs défenses et à leurs moustaches, ils ont depuis longtemps un « sourire » bien à eux, qui les rend célèbres. Pourtant, lorsque M. Stewart a commencé sa recherche en 1988, les scientifiques n'avaient encore que peu de données précises sur le cycle biologique et sur l'abondance de l'espèce.

Les Inuits et d'autres peuples autochtones ont utilisé la chair, la peau, l'huile, les os et l'ivoire du morse pendant des millénaires. Après l'arrivée des Européens en Amérique du Nord, la chasse commerciale de cet animal - qu'on a souvent surnommé « vache marine » - a commencé sur bien plus grande échelle. Vers la fin des années 1800, la chasse avait réduit à zéro l'abondante population de morses qui vivait dans le golfe du Saint-Laurent, et elle en avait réduit aussi considérablement les stocks dans l'Arctique.

Le Canada a interdit la chasse commerciale au morse en 1930. Mais, « la chasse précédente a provoqué des effets à long terme », affirme M. Stewart. Le taux de reproduction du morse est aujourd'hui le plus bas de tous les pinnipèdes (mammifères à nageoires pectorales). Évidemment, cela compromet grandement la régénération de l'espèce.

Aidé d'étudiants de deuxième cycle ainsi que de collègues de l'Institut des eaux douces, M. Stewart s'est donc attaqué à la tâche de mieux comprendre les habitudes alimentaires, les modes de digestion et de croissance, les mouvements migratoires, et l'abondance des populations de morses. Il a commencé par des levés aériens, qu'il renouvelle presque à chaque année, depuis. Ces levés se concentrent sur les « échoueries » à terre ou sur les banquises où les morses se regroupent pour socialiser et pour se reposer.

Les chercheurs ont trouvé plusieurs échoueries, grâce aux connaissances des Inuits. M. Stewart travaille en étroite collaboration avec les associations locales des chasseurs et des trappeurs. « Dans certaines collectivités, je me suis fait des amis pour la vie », nous a-t-il confié.

Bien qu'ils contribuent à accroître nos connaissances sur l'abondance de l'espèce, les levés aériens ne fournissent pas suffisamment de données pour répondre à toutes nos questions. « Bien sûr, nous pouvons dénombrer les troupeaux sur les échoueries, mais cela ne nous dit rien sur le nombre de bêtes pouvant se trouver sous l'eau au moment du décompte, ni sur l'endroit où migre le cheptel », commente M. Stewart. « D'autres méthodes sont nécessaires ».

En 1993, il a donc commencé à utiliser des étiquettes radioémettrices par satellite, pour suivre les déplacements des troupeaux. Cette technologie permet de voir le lieu, la migration et le comportement de l'animal - y compris la profondeur et la durée de ses plongées. Sauf que l'étiquetage d'animaux pesant parfois jusqu'à une tonne et demie et sachant parfaitement bien se défendre n'est pas une mince affaire.

« Nous arrivons par canot et nous les épions, le long de la plage ou sur la banquise », explique M. Stewart. « Nous pouvons parfois nous approcher jusqu'à un peu moins de 10 mètres d'eux; ce qui - pour ne rien vous cacher - est à peu près le plus proche que moi, en tout cas, je souhaite me rendre.»

Une fléchette anesthésiante sidère le morse. M. Stewart et ses aides - techniciens, étudiants de deuxième cycle, ou chasseurs locaux - fixent ensuite l'étiquette électronique à une défense (qui est en fait une longue dent canine) au moyen d'adhésifs et de « brides de serrage ».

« De trouver des brides de serrage capables de retenir l'étiquette bien en place pendant assez longtemps malgré le régime de vie dure que lui impose l'animal s'est avéré assez problématique », affirme M. Stewart. « Le facteur prix constitue lui aussi un problème : les étiquettes que nous utilisons peuvent coûter jusqu'à 5 000 $. Nous n'en utilisons donc que quelques-unes par année ».

Ces étiquettes nous permettent d'obtenir des données nouvelles, notamment sur le morse du détroit de Jones à l'extrémité Sud de l'île d'Ellesmere - la plus septentrionale des îles de l'Arctique canadien. On avait d'abord supposé que ces morses migreraient vers l'est en hiver, peut-être jusqu'au Groenland. Mais les premières données que nous recevons de nos étiquettes radioémettrices démontrent plutôt qu'ils semblent rester proche de leur « pied-à-terre » habituel, dans l'extrémité Ouest du détroit.

La recherche sur les migrations de l'espèce nous aidera à délimiter différents cheptels, c'est-à-dire : des parties de populations suffisamment distinctes - de par leur biologie ou de par leurs moeurs - pour qu'il convienne de les considérer comme entités distinctes à des fins de gestion. On commence aussi à en apprendre davantage sur le morse, grâce à l'étude de ses célèbres défenses et autres dents.

Une première bribe d'information à cet égard nous est venue de chasseurs inuits, qui ont compris depuis longtemps qu'un morse aux défenses jaunâtres se nourrit de phoques (alors que la plupart de ses congénères se nourrissent plutôt presque entièrement de palourdes et d'autres mollusques). La recherche a aussi démontré que ces morses aux défenses jaunâtres ont des taux de contamination plus élevés en BPC et autres produits toxiques, parce que les phoques accumulent ces contaminants dans leur système à partir de leur environnement arctique.

Ces « dents-témoins » peuvent aussi révéler l'âge de l'animal, par leurs couches annuelles de croissance. Elles ont même permis d'en apprendre un peu plus sur les aires de séjour de l'animal, depuis que M. Stewart et ses collègues de la Commission géologique du Canada ont commencé à mesurer les niveaux de certains isotopes (atomes d'un élément avec un nombre de neutrons différent du nombre normal). La nomenclature et la répartition des isotopes varient selon les divers environnements. Or, les dents du morse témoignent de ces différences.

M. Stewart a constaté que les morses qui passent leur vie au sein d'une même population absorbent chacun des proportions comparables d'isotopes de plomb. Mais on a trouvé des cheptels au sein desquels certains individus se démarquent par un pedigree différent d'isotopes. Autrement dit : « nous constatons plus de sous-groupes à l'intérieur de cheptels donnés.que nous n'avions prévu », affirme M. Stewart; « et nous cherchons encore comment les subdiviser ».

L'analyse de ces isotopes a aussi démontré que le morse « de passage » a séjourné dans un environnement différent. « Nous n'avons guère été surpris de constater, par exemple, que certains jeunes mâles avaient déserté leur propre groupe pour en joindre un autre », affirme M. Stewart. « Ce qui nous a surpris a été le fait de constater qu'après des années passées loin de leurs propres congénères, certains de ces ' enfants prodigues ' étaient revenus au bercail ».

« Nous ne pouvons pas toujours déterminer d'où exactement reviennent ces ' enfants prodigues ', parce que nous ne possédons pas encore de carte complète des isotopes de la région. Mais il reste que cette méthode de « profilage » aux isotopes nous permet d'en savoir plus aujourd'hui qu'hier ».

Même si plusieurs de nos questions relèvent encore du mystère, les méthodes de recherche utilisées par M. Stewart et ses collègues - analyse isotopique des dents, étiquettes radioémettrices, levés aériens - ont contribué et continuent de contribuer à accroître notre connaissance et notre compréhension du cycle biologique du morse, de ses migrations, et de la composition de ses populations. En attendant une délimitation plus précise des stocks, on compte quatre groupes principaux : un très petit dans la région Sud Est de la baie d'Hudson, un plus gros dans la baie de Baffin (entre l'île de Baffin et le Groenland), et les deux plus gros, dont un vivant dans le complexe de la baie d'Hudson et du détroit de Davis, et l'autre vivant dans le bassin Foxe, au nord de la baie d'Hudson. Sauf que même ces deux derniers groupes décrits comme « les plus populeux » ne comptent probablement guère que 6 000 têtes chacun, tout au plus.

Le CSEMDC (Comité sur le statut des espèces menacées de disparition au Canada) fait mention du morse de l'Atlantique non pas comme d'une espèce en danger de disparition, mais au moins comme d'une espèce « préoccupante ». La plupart des rapports publiés au cours des dernières décennies font état d'un déclin des stocks, sans qu'on puisse en déterminer les causes précises. La contamination de l'Arctique et les perturbations qui découlent d'un écotourisme grandissant dans l'Arctique n'aident pas les choses. Le changement climatique constitue aussi une menace émergente.

Mais le premier facteur causal de cette décroissance des stocks aura été la chasse - principalement la chasse commerciale telle qu'on la connaissait jusqu'à ce qu'elle devienne interdite en 1930. Bien qu'une chasse sportive soit devenue une pratique courante et bien que la chasse traditionnelle par les Inuits continue, ces deux activités sont maintenant contrôlées par le Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut, partenaire de P&O dans la gestion du morse. Qui plus est, la chasse par les Inuits a connu un ralentissement au cours des dernières années.

Entretemps, M. Stewart continue ses recherches, tant au moyen de méthodes classiques que de méthodes nouvelles, et c'est grâce à tant de persistance que nous en venons petit à petit à acquérir une image plus précise de cet animal célèbre dont le cycle biologique, le milieu et les mours étaient pourtant restés si mal compris.